Il n'a pas fallu longtemps aux internautes et aux médias indépendants russes pour identifier les "femmes et mères de soldats" rencontrées par Vladimir Poutine samedi 25 novembre dans sa résidence de Novo-Ogarevo. Parmi elles, une fonctionnaire moscovite et députée du parti présidentiel Russie Unie ; une dirigeante du mouvement pro-Kremlin "Front populaire panrusse" ; ou encore une réalisatrice de films "orthodoxes et patriotiques". Autant dire un public trié sur le volet pour voir le dirigeant russe, dont toutes les "rencontres avec la population" sont soigneusement chorégraphiées et mises en scène à grand renfort de figurants.

On est bien loin de ces mères et ces femmes de soldats qui, depuis plusieurs semaines, interpellent en vidéo les autorités pour demander des nouvelles de leurs proches envoyés au front, se plaignent des conditions dans lesquels ils vivent et combattent, dénoncent des équipements hors d'âge et des officiers absents ou incompétents. "Vladimir Vladimirovitch, vous êtes un homme ou quoi ?", interpellait ce mardi Olga Tsukanova, présidente du "Conseil des épouses et des mères" dans une vidéo tournée pour exiger une rencontre avec le président russe. L'appel avait choqué : s'il est courant de voir les proches de soldats russes dénoncer les autorités locales, s'en prendre directement à la personne de Poutine est une escalade rhétorique rare. Les fameux "comités de mères de soldats", si actifs durant les guerres de Tchétchénie et d'Afghanistan pour protéger les jeunes conscrits envoyés au front, seraient-ils de retour ?

Mouvance hétérogène

La situation est plus contrastée. D'ailleurs, la redoutable Olga Tsukhanova et son mouvement ne sont pas issus de ces organisations historiques. Son "Conseil des épouses et des mères" est une émanation récente d'une autre organisation, "l'Union Populaire pour la Renaissance de la Russie", une nébuleuse complotiste dénonçant, avec des accents antisémites, un complot mondial de "génocide du peuple russe", organisé avec la complicité de ses gouvernants, et dont le précédent fait d'armes avait été une virulente opposition à la vaccination obligatoire contre le Covid. Les "vrais" comités, tel celui, historique, dirigé par Valentina Melnikova, sont marginalisés, mis sur la touche par le vieillissement de leurs responsables et par l'évolution des formes d'activisme en Russie. Les organisations de mères et d'épouses de soldats existent encore aujourd'hui... Mais il s'agit d'une myriade de groupes informes, organisés de façon spontanée sur la messagerie Telegram. Et pas question de s'y risquer à un questionnement politique ou à une critique de l'invasion de l'Ukraine.

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Car ce qui était possible dans les années 1990 ne l'est plus aujourd'hui. Critiquer "l'opération militaire spéciale" est passible de lourdes amendes et de peines de prison. Surtout, des décennies de propagande ont fait leur office. "Ce n'est pas un questionnement sur la justesse de la guerre que l'on voit monter, constate la sociologue Anna Colin-Lebedev, mais une haine de l'Ukrainien. Ces femmes ont été imprégnées par huit ans de propagande, qui ont créé cette image de l'Ukrainien fasciste. Quand elles perdent leurs proches, ce sont les Ukrainiens qu'elles accusent d'être des assassins."

Les autorités locales en ligne de mire

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Dans ce contexte, les critiques vis-à-vis des autorités russes se limitent à la dénonciation des insuffisances de leur équipement et de leur préparation. "Nous ne sommes pas contre la Russie, précisent de façon quasiment systématique les auteures de vidéos interpellant les autorités. Donnez à nos fils, à nos maris, de quoi combattre normalement." Et les accusations d'incompétence ou de corruption se concentrent essentiellement sur les autorités locales, fonctionnaires et gouverneurs, en première ligne dans l'organisation de la mobilisation.

Ces appels ne sont pas vains : certains, devenus viraux, forcent les autorités à réagir, à faire retirer du front telle unité abandonnée par ses officiers, à faire rééquiper telle autre qui n'a touché que des kalachnikovs rouillées... Mais sans que la mobilisation dans son ensemble ne soit remise en question. "Les comités des mères de soldats des années 1990 n'ont pas fait arrêter les deux guerres de Tchétchénie, rappelle Anna Colin-Lebedev. Tout au plus sont-ils parvenus, de façon ponctuelle, à faire respecter les droits de certains conscrits. Je ne pense pas que cette nouvelle mobilisation pourra faire arrêter la guerre en Ukraine."