Le matin même de l'assassinat de Boris Nemtsov, vendredi 27 février 2015, la chaine publique NTV avait démarré l'autopromotion d'un "documentaire" dont la diffusion était prévue deux jours plus tard, dimanche soir 1er mars, et intitulé "Anatomie d'une protestation".

Dans ce film politiquement orienté -ou plutôt, disons-le carrément: dans ce reportage de propagande- il devait y être amplement question des opposants à Vladimir Poutine, notamment de Boris Nemstov. Objectif: montrer aux téléspectateurs, une fois encore, à quel point ces "mauvais patriotes" sont "vendus à l'Occident" et animé par "des idées fascistes". Par décence vis-à-vis de l'opposant assassiné, NTV en a inextremis déprogrammé la diffusion.

"Anatomie d'une protestation" était en réalité le troisième opus d'une série de pseudo-documentaires fabriqués à base de commentaires biaisés, de musique dramatique et d'images parfois truquées. Le premier épisode, diffusé en 2012 à la suite des premières manifestations anti-Poutine, accablait l'opposant Sergueï Oudaltsov. Des images prétendument compromettantes (on le voyait en train de se réunir avec des politiciens géorgiens) avaient servi de prétexte à son arrestation. Il est toujours en prison.

"Fascistes, "cinquième colonne", "agents de l'étranger"

Le deuxième épisode de la série, diffusé voilà plus d'un an, était centré sur le Alexeï Navalny. Bloggeur anticorruption devenu le principal opposant à Poutine, Navalny purge actuellement une peine de prison de deux semaines et fait l'objet d'un harcèlement judiciaire incessant. Le troisième épisode de la série, déprogrammé à la hâte dimanche, avait pour objectif, à coup sûr, de discréditer et humilier Boris Nemstov autant que possible.

Depuis la révolution de Maïdan, à Kiev (Ukraine) voilà un an, la télévision russe -qui ne brillait déjà pas par son pluralisme et son sens de la nuance...- s'est transformée en un instrument de propagande et de haine où s'expriment les penchants les plus bas. Quelques animateurs et journalistes vedettes, pour certains naguère modérés, font désormais profession d'inciter à la haine contre l'opposition, contre l'Ukraine, contre l'Occident.

Le gouvernement de Kiev et ceux qui le soutiennent y sont communément qualifiés de "fascistes", vocable qui, dans la conscience russe résonne très fortement puisqu'il désigne l'ennemi nazi de la Seconde guerre mondiale. Les opposants au régime poutinien sont alternativement qualifés de "cinquième colonne", d'"agents de l'étranger" et autres noms d'oiseaux.

"Réduire les Etats-Unis en poudre nucléaire"

Sur la chaine publique Russia 1, le journaliste Dmitri Kisselev présente chaque dimanche soir une émission en direct et en public très regardée. Il l'a progressivement transformée en un déferlement de venin qui, deux heures durant, rend mal à l'aise. Outre l'opposition, l'une de ses cibles sont les homosexuels (voir ici la VIDEO d'une de ses prises de position anti-gays). Dans une autre émission, Kisselev, narquois, a proposé de "réduire les Etats-Unis en poudre nucléaire"...

Sur une autre chaine, l'émission dominicale "L'heure du dimanche", programmée à 21 heurs, la star du petit écran Irada Zeinalova ne fait pas davantage dans la dentelle. Voilà quelques mois, la présentatrice a diffusé le "témoignage" stupéfiant d'une Ukrainienne russophone du Donbass, évoquant les exactions de l'armée de Kiev. Un cas de désinformation flagrant.

Selon cette femme, la soldatesque ukrainienne avait crucifié un enfant de trois ans sur une planche au beau milieu de la place du village! Et accroché le cadavre de sa mère à un canon de char afin de l'exhiber et terroriser la population! La journaliste a diffusé ce témoignage à plusieurs reprises, sans la moindre distance critique, sans jamais le mettre et doute et sans se demander pourquoi devant une telle scène d'horreur, personnne n'a eu la présence d'esprit de filmer l'exaction à l'aide d'un téléphone portable... En tous cas, le message était clair: les Ukrainiens se comportent comme des SS.

Ce climat de propagande débridée attise la haine, divise la société et génère à coup sûr une sentiment d'impunité chez ceux s'autorisent à insulter, agresser physiquement et même, désormais, à assassiner les opposants à Vladimir Poutine et tous ceux qui osent critiquer la politique ukrainienne du Kremlin. Sans beaucoup s'avancer, ni préjuger de l'issue de l'enquête sur l'assassinat du 27 février à deux pas du Kremlin, l'on peut affirmer sans craindre de se tromper que Boris Nemtsov, c'est aussi la télé qui l'a tué.

En tous cas, dimanche 1er mars, les milliers de manifestants qui, dans les rues de Moscou, rendaient hommage à Boris Nemtsov ne s'y sont pas trompés. Sur leurs pancartes, on pouvait lire: "La propagande tue".