"Who killed Labour ?" (Qui a tué le Parti travailliste ?), titrait une partie de la presse britannique au lendemain des résultats désastreux des élections régionales, le 6 mai dernier. Pas besoin de se gratter longtemps la tête pour trouver la réponse : le coupable s'appelle Boris Johnson. Son "conservatisme rouge", sorte de keynésianisme de droite a, en partie, vidé de sa substance le programme du Labour. Comme l'explique le député travailliste Clive Lewis, "les Tories d'aujourd'hui ne sont plus ceux du temps de Margaret Thatcher. Leur néoconservatisme combine un fort accroissement des dépenses publiques, un interventionnisme sur le marché et des instincts autoritaires et nationalistes."
En ouvrant les cordons de la bourse due à la crise du coronavirus (360 milliards d'euros ont déjà été engagés), l'actuel Premier ministre dispose, en outre, d'un "budget de guerre" dont il compte faire profiter le pays, dans la continuité du plan de soutien mis en place au printemps 2020.
Hold-up dans les villes du nord
Pas étonnant, dans ces conditions, que les conservateurs de Boris Johnson aient raflé des municipalités travaillistes historiques comme Hartlepool, ville de près de 100 000 habitants, dans le nord-est de l'Angleterre. Un véritable camouflet pour le nouveau leader du Labour, le centriste Keir Starmer, censé redresser le parti après cinq ans de dérive radicale sous Jeremy Corbyn.
En novembre 2019, Boris Johnson avait été élu triomphalement, en promettant notamment un plan d'investissement massif dans les régions pauvres du nord de l'Angleterre, traditionnellement travaillistes. Malgré une gestion de la pandémie d'abord désastreuse, le succès spectaculaire de la campagne vaccinale a convaincu une majorité de l'électorat que "BoJo" était bien l'homme de l'efficacité et du redressement national, Brexit inclus. Dans le discours de politique générale du gouvernement prononcé par la reine le 11 mai dernier, il était surtout question de construction de logements, d'une renationalisation partielle des chemins de fer, de la création de nouveaux ports et d'un régime de subventions publiques post-Brexit. Une formule qui semble faire recette, selon le politologue Henry Mance : "Déjà au pouvoir depuis onze ans, les conservateurs pourraient bien pulvériser leur record de dix-huit ans, qui date des années Thatcher et Major."
L'électorat historique est parti
Un sondage de l'institut BMG Research révèle d'ailleurs que seuls 24% des Britanniques estiment que Keir Starmer ferait un bon Premier ministre, contre 40% en faveur de Boris Johnson. De fait, ceux qui voient ce dernier d'un bon oeil sont surtout des électeurs non diplômés du nord de l'Angleterre. Autrement dit, le Labour a perdu le coeur de ses fidèles - et ce, en seulement vingt ans. Ses électeurs sont aujourd'hui majoritairement des jeunes urbains diplômés de Londres et des grandes villes universitaires. Professeurs de science politique à l'université de Manchester et auteurs de Brexitland, Maria Sobolewska et Robert Ford estiment que "le fossé est désormais d'ordre culturel".
Les préoccupations de cette jeune élite cosmopolite au sujet des transgenres, du déboulonnage des statues, du véganisme et, de manière générale, "la guerre culturelle" qu'elle livre sous le nom de "wokisme" sur les réseaux sociaux, ne parlent pas au socle électoral traditionnel du Labour, dont les sujets prioritaires restent l'emploi, l'éducation, la santé, le logement et la sécurité. Un autre sondage récent (YouGov) montre que 59% des Britanniques ne savent pas ce que signifie le terme woke. "La majorité silencieuse n'est ni woke ni anti-woke, elle se sent totalement détachée de la question", résume Henry Mance.
Tout reconstruire
Keir Starmer a eu beau opérer un remaniement de son équipe rapprochée au lendemain des élections du 6 mai, il n'en demeure pas moins prisonnier de la guerre intestine que se livrent les différentes factions du parti. Andy Burnham, travailliste réélu à la tête du Greater Manchester, estime que le Labour est trop "Londres-centré" et se verrait bien lui-même comme son prochain leader, c'est-à-dire "un leader avec, enfin, un accent du Nord".
Dans un article brillant publié par le magazine New Statesman, Tony Blair suggère, lui, de "totalement déconstruire le parti avant de le reconstruire". En Ecosse, le Labour, autrefois majoritaire, est moribond. "S'il disparaît d'Ecosse, il peut aussi mourir ailleurs dans le pays", remarque le politologue Adam Boulton, pour qui cette tendance est visible partout en Europe : "Hormis dans les pays scandinaves, la gauche sociale-démocrate est en net recul. En France, elle est dans le coma, tandis qu'en Allemagne, il se pourrait bien que le prochain chancelier soit écologiste. L'axe Clinton-Blair a vécu et l'élection de Joe Biden n'est qu'un accident dû à la présidence Trump."
Seul espoir, avancé récemment par une partie des travaillistes : il faudrait passer du scrutin uninominal majoritaire à un tour, qui favorise toujours le premier parti du pays, à un système proportionnel. Parier sur une hypothétique réforme du régime électoral est sans doute le signe que le Labour n'est pas près de sortir du purgatoire politique où il s'est lui-même précipité.
