La série de scandales touchant Boris Johnson a précipité sa chute. Le Premier ministre britannique a indiqué ce jeudi 7 juillet qu'il allait présenter sa démission de la tête du parti conservateur et quittera Downing Street. L'inflation au plus haut en 40 ans dans le pays, à 9,1% en mai 2022 sur douze mois, a aussi sérieusement entamé la popularité du gouvernement conservateur britannique, accusé d'inaction par l'opposition.

La flambée des prix de l'alimentation et de l'énergie, aggravée depuis le début de l'invasion russe en Ukraine, devrait encore empirer en octobre lorsque le plafond des tarifs énergétiques sera fortement relevé au Royaume-Uni. Ana Boata, directrice de la recherche économique chez Allianz Trade, explique pourquoi l'inflation est aussi élevée dans le pays.

L'Express : Les hausses de prix sont généralisées et touchent plusieurs secteurs, principalement l'alimentation et l'énergie. Dans un contexte où tous les pays sont touchés par l'inflation, en raison notamment de la guerre en Ukraine, quelles sont les spécificités rencontrées par le Royaume-Uni ?

Ana Boata : Le Royaume-Uni se différencie de ses voisins avec un système particulier qui consiste à réviser tous les six mois les prix dans le secteur de l'énergie et à répertorier les variations de prix - actuellement en hausse - directement auprès du consommateur. Autrement dit, les délais de transmission des variations sont beaucoup plus forts au Royaume-Uni qu'ailleurs et le pays affiche une inflation énergétique très élevée. Au 1er avril, la facture d'électricité et de gaz de 22 millions de Britanniques a augmenté de 54% en moyenne. Lors de la prochaine révision des prix, en octobre prochain, on peut s'attendre à une hausse de 40%. Au Royaume-Uni, comme dans l'Europe de l'Est, si l'inflation est plus élevée c'est que les dépenses en énergie représentent une part plus importante pour les ménages.

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A cela s'ajoute une autre spécificité, liée au Brexit : le retrait des Britanniques de l'UE a accentué les pénuries de main-d'oeuvre, des pénuries qui ont toutefois entraîné des hausses de salaires élevées, de l'ordre de 6% en 2021 et cette année de 5%. Le Brexit maintient beaucoup d'incertitudes sur la situation économique du pays, et à cela, on peut désormais ajouter l'incertitude politique avec le départ de Boris Johnson.

On peut également citer un autre facteur : la monnaie. Il y a eu un effet de transmission très fort de la dépréciation de la monnaie, la livre sterling, vers l'inflation dans la mesure où la part des importations dans les biens finis est très élevée. Il n'y a donc pas du tout cet effet de compétitivité de la monnaie que l'on peut avoir ailleurs. L'économie britannique se retrouve à la croisée des chemins entre une croissance très faible (0,1% au 3e trimestre) et une récession (-0,4% au 4e trimestre).

Quelles ont été les mesures prises par le gouvernement britannique pour tenter de redonner du pouvoir d'achat aux ménages ?

En compensation de la révision des prix tous les six mois, le gouvernement britannique distribue deux fois par an un chèque inflation et consacre 1,5 point de PIB en faveur du pouvoir d'achat des ménages grâce à cette aide directe. En avril dernier, tous les ménages ont reçu un chèque et vont en recevoir un deuxième en octobre prochain. Mais, comme partout, les marges de manoeuvre du gouvernement sont limitées parce que le déficit public affiche -6,5% du PIB.

Des hausses de taxes, notamment sur les sociétés, étaient prévues l'année prochaine. Or quand on augmente les taxes, l'inflation augmente. Alors que Boris Johnson démissionne de la tête du parti conservateur et va quitter Downing Street, ces hausses vont-elles être retardées, dans un contexte où les élections générales, en 2024, se rapprochent et où la croissance est très faible ? Nous le verrons.

La fin de ces hausses de prix enfiévrées est-elle en vue ?

Dans un scénario où le conflit en Ukraine n'avance pas et où la Russie réussit toujours à vendre son pétrole et qu'il n'y a donc pas de problème de l'offre, il est possible que les hausses des prix dans le secteur énergétique soient ralenties voire que l'on assiste à la fin de ces hausses consécutives. Dans un scénario de récession mondiale, les prix du pétrole pourraient baisser d'au moins 30%. Il faut rappeler qu'au Royaume-Uni, les distributeurs d'électricité sont très vulnérables financièrement et ils ne peuvent donc pas ne pas répercuter ces hausses.

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On peut s'attendre à ce que le pic de la hausse de l'inflation arrive à la fin de cette année 2022. On peut s'attendre à une inflation de 3,5% en moyenne l'année prochaine. Je ne vois pas l'inflation descendre en dessous de 3% structurellement à cause du Brexit. Dans ce cas, l'inflation pourrait être tolérée et ne serait donc pas une si mauvaise nouvelle dans un environnement de dette excessive aussi bien dans le secteur privé que le secteur public.

Une première journée de forte mobilisation a eu lieu le 21 juin lors du plus gros mouvement de grève en trente ans dans le secteur ferroviaire au Royaume-Uni. Quels sont les autres secteurs d'activité où le mécontentement couve ?

Il s'agit surtout des secteurs où les pénuries de main-d'oeuvre sont fortes : le transport, la construction, la santé et dans une moindre mesure l'alimentaire, aussi bien la distribution que la restauration. S'il y a des pénuries de main-d'oeuvre, le pouvoir de négociation des salaires dans ces secteurs est en théorie plus élevé et peut donc amener à des mobilisations sociales.

Pourquoi le Royaume-Uni est-il plus touché que d'autres pays par ces pénuries de main-d'oeuvre ?

Ces pénuries sont aussi bien provoquées par le Covid-19 que par le Brexit. La pandémie a créé quelques changements dans la société, comme des déménagements à l'intérieur du pays et le départ de beaucoup de travailleurs étrangers du pays. Le cycle des pénuries s'était amorcé dès 2019 en raison des facteurs démographiques donc le Covid et le Brexit n'ont fait que de les accélérer. Il est probable que ces pénuries de main-d'oeuvre continuent à l'avenir, à moins que le gouvernement relance l'immigration.

Il faut rappeler que l'inflation est provoquée aussi bien par les pénuries de main-d'oeuvre que par les problèmes rencontrés dans les transports. Dans ce secteur se posent des contraintes administratives additionnelles : les délais sont très longs et les coûts élevés. On peut en outre noter que le gouvernement n'est pas en train d'alléger les contraintes administratives : les contrôles à la douane à l'import ont par exemple été mis en place cette année.