Avec 64 sièges sur 129, le parti indépendantiste écossais SNP a remporté une victoire nette aux élections législatives locales. Sa cheffe de file, la Première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, a enjoint Boris Johnson de ne pas s'opposer à la "volonté" du peuple écossais en faveur d'un référendum d'autodétermination. Le chef du gouvernement britannique a néanmoins déclaré que le moment n'était pas venu. Le bras de fer ne fait que commencer entre les deux leaders, comme l'explique à L'Express Michael Keating, professeur de sciences politiques à l'université d'Aberdeen.

L'Express : Le résultat des élections est-il celui qu'espérait le SNP ?

Michael Keating : Il aurait préféré une majorité absolue pour lui-même. Mais il peut s'appuyer sur une majorité d'élus en faveur de l'indépendance grâce aux Verts écossais (8 élus). Ces élections comportent deux votes : un pour les circonscriptions et un autre proportionnel. Le second a donné la moitié des voix pour les nationalistes, ce qui montre bien que l'Ecosse est divisée presque à égalité sur la question de l'indépendance.

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Sans surprise, Boris Johnson a fermé la porte à un référendum. Cela veut-il dire qu'il n'est pas près d'avoir lieu ?

Légalement, il a le pouvoir de refuser un référendum. Sans son accord, il ne peut pas y avoir de transfert de compétence au Parlement écossais pour en organiser un, comme cela avait le cas pour le scrutin de 2014 (remporté par le non à 55%). A cette occasion, le gouvernement d'Ecosse a de fait accepté qu'il faut une décision du Premier ministre pour en organiser un. Cela peut le bloquer. Néanmoins, cela démontre aussi que les gouvernements britanniques ont de leur côté accepté ce principe d'un possible départ des Ecossais du Royaume-Uni. Ce n'est donc pas comme les autorités espagnoles vis-à-vis de la Catalogne. A long terme, Londres doit donner une raison à son refus.

Malgré ce refus, quelles options s'offrent à Nicola Sturgeon ?

Très peu. Elle peut faire passer un projet de loi au parlement écossais pour organiser un référendum d'indépendance, sans demander le consentement du gouvernement britannique. Celui-ci saisira alors la Cour suprême du Royaume-Uni. Mais il semble presque certain qu'elle va s'y opposer. Tout cela pourrait prendre un an. Nicola Sturgeon pourrait alors organiser un référendum purement consultatif, une sorte de sondage à grande échelle, pour accentuer la pression sur Londres. Mais il devrait subir un boycott des opposants à l'indépendance. Finalement, cela démontrerait que Westminster ne gouverne plus l'Ecosse par consentement, mais par force majeur.

Le Premier ministre britannique Boris Johnson à Hartlepool, dans le nord-est de l'Angleterre, le 7 mai 2021

Le Premier ministre britannique, Boris Johnson, à Hartlepool, dans le nord-est de l'Angleterre, le 7 mai 2021.

© / afp.com/Oli SCARFF

A cet égard, en quoi ce bras de fer rompt-il avec les traditions politiques britanniques ?

Nous n'avons pas de constitution écrite. Le Royaume-Uni est gouverné selon des principes démocratiques inscrits dans la loi. Ce n'est pas un Etat unitaire comme la France. Il se considère comme une union consentie de quatre nations : l'Angleterre, le Pays de Galles, l'Ecosse et l'Irlande du Nord. Pour autant, il n'y a pas de consensus clair dans la manière d'exercer le droit à l'autodétermination qui découle de ce consentement. Boris Johnson et les conservateurs disent d'ailleurs que ce n'est pas le moment d'un référendum et se gardent bien de dire que cela n'arrivera pas.

Cela ne risque pas d'être contre-productif pour Johnson à terme ?

Oui, mais seulement auprès des Ecossais. Or sa majorité à Westminster ne dépend pas de sièges écossais. Son refus peut donc continuer indéfiniment, sachant qu'une indépendance de l'Ecosse entraînerait inévitablement sa démission. Il a dit qu'un tel scrutin ne doit être organisé qu'une fois par génération et qu'il est encore trop tôt, donc, après celui de 2014. Mais le gouvernement britannique est divisé sur la poussée indépendantiste écossaise. Une partie veut rester sur une ligne dure de refus du référendum, dans l'espoir que le nationalisme va perdre de sa force avec le temps, ce qui n'est en rien garanti. Une autre veut que le gouvernement britannique s'implique bien plus dans la gestion de l'Ecosse, ce qui peut également être contre-productif. Les derniers envisagent un nouveau transfert de souveraineté de Westminster vers Édimbourg, afin de donner une touche plus fédérale à l'union.

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Les sondages donnent le oui à l'indépendance quasiment à égalité avec le non. Peut-il encore progresser ?

Il était stable avant le référendum de l'indépendance, puis a progressé pour atteindre 50% à la suite du Brexit, alors que l'Ecosse a voté à 62% pour rester dans l'Union européenne. Le oui est même monté un temps à 55% l'année dernière, alors que le gouvernement écossais donnait l'impression de mieux gérer la crise du Covid que celui de Londres. Il semble avoir atteint un nouveau plafond. Si le Brexit a donné des arguments aux nationalistes, il soulève de nouvelles questions, comme les conséquences d'une frontière dure entre l'Ecosse et l'Angleterre, en cas d'indépendance et d'adhésion à l'UE. Elles s'ajoutent à celles qui existaient déjà en 2014. Quelle monnaie : la livre ou l'euro ? Est-ce que l'Ecosse pourra financièrement maintenir un même niveau de service public ? Les études ont montré que l'un des facteurs les plus importants pour distinguer un supporter du oui et du non, en 2014, était psychologique : la tolérance à l'incertitude. Si vous avez du mal à la tolérer dans votre vie quotidienne, vous aurez plus tendance à supporter le non.