Cinquante secondes peuvent parfois sembler une éternité, surtout pour Vladimir Poutine. Le président russe n'est pas du genre à se voir dicter le tempo, encore moins à patienter comme une plante verte. A Téhéran pourtant, ce 19 juillet, l'héritier des tsars doit poireauter d'interminables secondes debout, seul face à une meute de journalistes aussi embarrassée et silencieuse que lui. Un moment de gêne qu'un seul homme peut lui infliger sans craindre de terribles représailles : le président turc, Recep Tayyip Erdogan. En l'apercevant entrer dans la pièce, Poutine ne peut se retenir de lâcher un large sourire.

Un duo de présidents particulièrement proches

Les deux hommes se connaissent par coeur. Poutine a pris les rênes de la Russie en 2000, Erdogan ceux de la Turquie en 2003. Depuis, ils ont chacun à leur manière confisqué le pouvoir dans leur pays et ont su se servir l'un de l'autre sur la scène internationale. Aucun autre duo de présidents ne se téléphone aussi régulièrement, et les deux leaders se sont vus une trentaine de fois en personne depuis 2016.

Même au plus fort de la guerre en Ukraine, l'aura radioactive de Poutine ne gêne pas Erdogan, parti signer une batterie de contrats sur le sol russe début août. Le président turc accuse même l'Occident de "provoquer" Moscou et s'érige en premier défenseur du Kremlin. Pendant que son allié russe attaque l'Ukraine, lui menace d'envahir les îles grecques de la mer Égée. "Ce sont deux dirigeants qui savent se dire les choses franchement, ils sont dans une relation transactionnelle et cherchent à trouver des compromis, souligne Isabelle Facon, directrice adjointe de la Fondation pour la recherche stratégique et directrice de l'ouvrage Russie-Turquie. Un défi à l'Occident ? (Passés composés, avril 2022). Les relations russo-turques auraient pu déraper à de nombreuses reprises ces dernières années, mais chaque fois une rencontre ou un coup de téléphone entre les deux hommes a permis de désamorcer le risque de crise."

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Cette complicité éclate au grand jour en Ukraine. Tayyip Erdogan a réussi à s'imposer comme le seul médiateur du conflit, là où Emmanuel Macron et Israël ont échoué. Le Turc a notamment réussi à négocier la levée du blocage de tonnes de céréales coincées dans les ports ukrainiens, alors même que ses drones Bayraktar bombardent les troupes russes dans le Donbass. "Erdogan est devenu incontournable sur le dossier ukrainien, même si ça ne plaît pas à grand monde à Bruxelles, souffle un diplomate européen. Aujourd'hui, personne ne doute que si des négociations de paix ont lieu un jour entre la Russie et l'Ukraine, elles ne se dérouleront ni à Minsk ni à Paris, mais à Ankara."

Russie et Turquie, ennemis héréditaires au fil des siècles

Cette relation spéciale entre le tsar et le sultan n'allait pas de soi. Elle a même tout pour surprendre les historiens. Depuis le XVIe siècle, 13 guerres ont opposé la Russie à l'Empire ottoman, avec le plus souvent des victoires et des conquêtes russes. "Historiquement, la Turquie et la Russie sont des ennemis farouches, pointe Marc Pierini, spécialiste du Moyen-Orient au centre de réflexion Carnegie Europe et ancien ambassadeur de l'Union européenne à Ankara. Mais aujourd'hui, dans un monde où les conflits sont infiniment plus complexes qu'auparavant, ils arrivent à gérer une relation antinomique et même coopérative." Et surtout, 13 guerres signifient aussi 13 paix.

Dès le début de son règne, Poutine a saisi l'importance d'une bonne relation avec Ankara. En 2004, il est le premier leader russe à visiter la Turquie depuis trente ans, et signe à cette occasion six contrats de partenariat. La première pierre de ce qui ressemble, aujourd'hui, à une dépendance économique de la Turquie envers la Russie : 45 % de son gaz vient de Moscou, tout comme la majorité de ses céréales ou encore 4,5 millions de touristes annuels. Une position compliquée pour Erdogan, qui avait lui-même expliqué en septembre 2008, juste après la guerre en Géorgie : "Les Etats-Unis sont nos alliés, mais les Russes sont nos voisins stratégiques. Quand nous achetons deux tiers de notre énergie à la Russie et que ce pays est notre principal partenaire commercial... nos alliés doivent nous comprendre."

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Ainsi, malgré des sujets de tensions permanents, les deux hommes ont évité que leurs brouilles ne se transforment en conflit. En Syrie, en Libye ou en Asie Mineure, Moscou et Ankara se trouvent à chaque fois dans des camps opposés. "Leur relation me fait penser à une paix froide, avec les deux présidents qui doivent surveiller en permanence par-dessus leur épaule, analyse Sinan Ciddi, spécialiste de la Turquie à la Fondation pour la défense des démocraties, à Washington DC. Ce n'est ni un partenariat ni une alliance, plutôt une danse soigneusement coordonnée qui permet aux deux parties de prospérer."

Le coup d'État manqué de juillet 2016, un tournant dans la relation Poutine-Erdogan

Une seule fois, en 2015, Erdogan et Poutine ont été au bord du gouffre. Le 24 novembre, un avion de chasse russe en provenance de Syrie est abattu par l'aviation turque. Ankara assure que le bombardier russe violait son espace aérien, Moscou juge cet acte comme une déclaration hostile. "Certains ont même craint à l'époque que cette catastrophe puisse entrainer un conflit entre la Russie et l'Otan, se souvient Isabelle Facon. Les tensions étaient énormes, mais la Russie n'a pris que des sanctions économiques, certes importantes. Erdogan avait fini par adresser une lettre d'excuses à Poutine mais leur relation restait fraîche, jusqu'à la tentative de coup d'Etat qui a scellé une réconciliation entre les deux pays."

Le 15 juillet 2016 marque un tournant dans l'histoire moderne turque, mais aussi dans les relations d'Erdogan avec la Russie. Cette nuit-là, des soldats lancent une mutinerie, s'emparent des principales chaînes de télévision turques, bombardent le Parlement et le palais présidentiel. A l'abri, le reis réussit à lancer un appel à ses partisans, qui descendent dans la rue et mettent un terme au coup d'Etat. Dès le lendemain, Erdogan lance des purges massives.

Un récit s'impose alors dans les esprits, bien aidé par les médias russes : Poutine aurait prévenu lui-même Erdogan de l'imminence du coup d'Etat, ce qui lui aurait permis d'en réchapper. Une possibilité, mais impossible à vérifier. "Contrairement à ce que propagent les médias officiels turcs, la première réaction était celle de l'Union européenne au milieu de la nuit, tient à rappeler le diplomate Marc Pierini. Tous les Etats européens ont apporté leur soutien aux institutions et aux élus turcs, mais ils ont prévenu que, dans les mesures correctives qui allaient venir, il fallait respecter l'Etat de droit. La Russie ? Elle a soutenu Erdogan, et elle a bien sûr omis la question de l'Etat de droit. Au bout du compte, dans ces jours de panique, la Russie apparaissait comme plus authentiquement en faveur d'Erdogan." Trois semaines après le coup d'Etat manqué, le leader turc était à Saint-Pétersbourg pour réclamer une protection militaire de son palais présidentiel, avant d'annoncer, quelques mois plus tard, l'achat du système de défense antiaérien russe S-400. Fureur au sein de l'Otan et coup de maître de Vladimir Poutine.

Retrouvez la deuxième partie du récit inédit >> Poutine-Erdogan : l'Occident dans le viseur