Retrouvez ici le premier épisode de notre récit "Poutine, Erdogan : la folle chorégraphie de deux prédateurs".

S'ils s'opposent en Libye ou en Syrie, les deux leaders se sont bâtis sur un sentiment : le mythe de l'humiliation de l'Occident. A ses débuts, les Européens voyaient pourtant un espoir en Erdogan, ce jeune leader charismatique, "islamiste modéré" et moderne. Mais, dès 2006, les négociations sur l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne trébuchent, et Ankara va s'éloigner du continent européen. De plus en plus, Erdogan va s'appuyer sur les mouvements nationalistes et islamistes pour régner sur son pays. Côté russe, les reproches à l'Occident sont bien connus : élargissement de l'Otan, humiliation et critiques incessantes du fonctionnement interne de la Russie.

Erdogan, poil à gratter de l'Otan

Différence de taille entre les deux puissances : la Turquie est membre de l'Otan depuis 1949. Habilement, Poutine a su utiliser son partenaire Erdogan pour diviser l'Alliance atlantique. "Les Russes ont investi beaucoup de temps et d'énergie, pas forcément d'argent, pour s'assurer qu'Erdogan mette le bazar au sein de l'Otan", indique Sinan Ciddi. Régulièrement, le président turc sert de poil à gratter parmi les 30 membres de l'Alliance atlantique. Dernier épisode en date : il a bloqué pendant plusieurs mois l'adhésion de deux nouveaux membres, la Suède et la Finlande, en pleine guerre en Ukraine. Du pain bénit pour Poutine. "Erdogan cherche toujours à montrer sa solidité sur la scène internationale, en particulier quand il a des élections en approche, nous confie l'ancien secrétaire général de l'Otan, Anders Fogh Rasmussen. Déjà en 2008 il s'était opposé à ma candidature comme secrétaire général, mais nous avions fini par trouver un accord. Ce sera pareil pour la Suède et la Finlande."

L'Otan peut difficilement se plaindre : sur l'Ukraine, Erdogan a plutôt joué son jeu. Il a fourni des armes à Kiev et fermé le détroit du Bosphore aux navires de guerre russes, mais seulement après le début du conflit. Là aussi, le président turc manie l'équilibre. "La mer Noire est la priorité n° 1 de la Russie, puisqu'il s'agit de la porte de sortie d'une bonne partie de son commerce international et la clef de son accès à la Méditerranée et à ce qu'elle appelle 'l'océan mondial', avance Isabelle Facon. Le fait que la Turquie se soit toujours opposée à une présence navale permanente de l'Otan en mer Noire est extrêmement important pour les Russes. Ce qui explique qu'ils acceptent d'avaler quelques couleuvres en Syrie, en Libye et même dans le Caucase."

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Ce rapport de force avec les Occidentaux bénéficie à Erdogan sur plusieurs plans. D'abord électoral, ses soutiens nationalistes louant cette image d'homme fort. Economique aussi, la Turquie traversant une tempête financière depuis plusieurs mois. Ankara a toujours refusé de rallier les sanctions décidées par l'Occident contre Moscou, et en profite au maximum aujourd'hui. "En ce moment, la Turquie et Erdogan sont très populaires en Russie, les chaînes de télévision en parlent tous les jours, et des enseignes turques remplacent les magasins occidentaux qui ont déserté, témoigne Kerim Has, analyste à Moscou et spécialiste des relations russo-turques. Non seulement la Turquie ne participe pas aux sanctions, mais elle se transforme aussi en refuge pour certaines activités financières russes..." Ces trois derniers mois, les exportations turques vers la Russie ont explosé, augmentant de plus de 50 % en comparaison de l'année dernière. Dans une économie turque en perdition, avec une inflation annuelle qui atteint 80 %, la relation avec Moscou ressemble fort à une bouée de sauvetage.

Poutine veut maintenir Erdogan sur son trône

C'est sans doute la principale différence entre les deux hommes : contrairement à Poutine, Erdogan doit encore craindre le résultat des élections. En juin prochain, il remet son trône en jeu, et les sondages ne lui sont pas favorables. Sa coalition, mélange de conservateurs, d'ultranationalistes et d'islamistes, stagne à 33 % d'intentions de vote, bien loin de pouvoir former un gouvernement. "Bien sûr, ces dix dernières années, Erdogan est devenu bien plus autoritaire et autocrate, pointe Sinan Ciddi, de la Georgetown University. Mais il reste bien plus dépendant de l'opinion publique qu'aucun leader russe ne le sera jamais. Le président turc doit affronter la pression de la rue, de l'économie, des médias, de la société civile..."

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La tentation est grande pour le Kremlin d'aider son meilleur allié sur la scène internationale à rester au pouvoir. Et Erdogan l'a bien compris. "Jusqu'à l'élection, le pouvoir turc va se rapprocher encore davantage de la Russie, prévient Kerim Has. Plus que tout, Erdogan aime le pouvoir et l'argent. La Russie est prête à lui offrir les deux."

Les faveurs du Kremlin ne sont jamais gratuites. Début septembre, Erdogan a menacé d'envahir des îles grecques et s'est lancé dans une provocation militaire de l'Europe. Dans cette folle danse entre les deux autocrates, les Européens pourraient bien passer de simples spectateurs à principales victimes.