Il a été représenté en diable à la Une d'un quotidien iranien, son portrait a été piétiné en Turquie, à Gaza et en Indonésie ; des mannequins à son effigie ont été brûlés en Afghanistan et au Pékistan ; des manifestants l'ont traité de "plus grand terroriste du monde" au Bangladesh... Vendredi 30 octobre, jour anniversaire de la naissance du prophète Mahomet, des dizaines de milliers de personnes à travers le monde arabo-musulman ont exprimé dans la rue leur fureur contre Emmanuel Macron, après ses propos sur la "crise" de l'islam et le droit à caricaturer.

Les réactions officielles indignées se sont également multipliées ces dernières semaines. Le Premier ministre pakistanais, Imran Khan, a accusé Paris de mener une "attaque contre l'islam". L'ancien chef du gouvernement malaisien, Mahathir Mohamad, a même estimé sur Twitter que les musulmans avaient "le droit d'être en colère et de tuer des millions de Français après les massacres du passé". Avant de nuancer ses propos devant le tollé.

Un fossé entre deux sacralités

Conscient du danger, le chef de l'Etat français a donné samedi 31 octobre une longue interview à la chaîne de télévision Al-Jazeera afin d'éteindre l'incendie et de dissiper les "malentendus" et les "mensonges", tout en martelant que les musulmans n'étaient pas victimes de "stigmatisation" en France.

Mais l'émotion risque de ne pas retomber de sitôt. "Il existe un fossé entre deux sacralités : d'un côté la liberté d'expression, fondement de la République française, et de l'autre l'inviolabilité de l'image du Prophète", souligne Hasni Abidi, professeur à l'université de Genève, auteur de Moyen-Orient, le temps des incertitudes (Erick Bonnier, 2018). En outre, "la dimension laïque de l'Etat français n'est pas forcément bien comprise dans le monde arabo-musulman". Or, selon cet expert, "cette incompréhension ne va pas être dissipée, car elle a été alimentée pendant des décennies par des régimes autoritaires, qui en ont fait leur fonds de commerce".

LIRE AUSSI >> Laïcité et liberté d'expression : pourquoi le monde musulman fait bloc contre la France

On peut compter sur Recep Tayyip Erdogan pour continuer à jeter de l'huile sur le feu. Le président turc, qui fait du locataire de l'Elysée sa cible favorite depuis plus d'un an, est le dirigeant en exercice qui s'est exprimé avec le plus de virulence, conseillant même à Emmanuel Macron de faire des examens de "santé mentale", appelant au boycott des produits français, et comparant le traitement des musulmans en Europe à celui des juifs avant la seconde guerre mondiale.

Le contentieux n'est pas nouveau. Erdogan a déjà trouvé à plusieurs reprises son homologue français sur son chemin, qui a critiqué son intervention militaire dans le nord de la Syrie et en Libye, les forages illégaux en Méditerranée orientale ou l'envoi de mercenaires "djihadistes" dans le Haut-Karabakh. Le projet de loi visant à lutter contre les "séparatismes", annoncé le 2 octobre, puis le discours d'Emmanuel Macron à la Sorbonne après l'assassinat de Samuel Paty ont donné à l'autocrate turc une occasion en or de dénigrer sa bête noire et le modèle français.

Macron est la cible idéale. C'est déjà celui qui, sur la scène internationale, s'oppose avec le plus de force à l'expansionnisme du "reis", et voilà qu'il souhaite supprimer les "imams détachés", dont 150 Turcs, fer de lance de l'opération d'influence d'Ankara sur le sol français.

Erdogan le pyromane

Après le drame de Conflans-Sainte-Honorine, Erdogan a instrumentalisé les déclarations d'Emmanuel Macron "afin de s'ériger comme le protecteur autoproclamé des minorités musulmanes", souligne Hasni Abidi. La séquence permet aussi à Erdogan de détourner l'attention des questions de fond que pose son interventionnisme tous azimuts - et de ses difficultés politiques et économiques intérieures.

Erdogan le pyromane s'est probablement souvenu que l'ayatollah Khomeyni avait consolidé son autorité en lançant sa fatwa contre l'écrivain Salman Rushdie en 1989. Pour certains experts, la façon dont les autorités turques ont monté en épingle les propos d'Emmanuel Macron est un cas d'école. Ajoutez à cela la caisse de résonance des médias arabophones ou turcophones et des réseaux sociaux, et le feu prend instantanément.

LIRE AUSSI >> Erdogan et les caricatures : pourquoi tant de haine ?

Pour le dirigeant turc, l'enjeu de ce duel est immense. "Erdogan est convaincu qu'il a un grand dessein à accomplir : redonner à la Turquie son lustre d'antan, explique Asli Aydintasbas, du Conseil européen pour les relations internationales. Il a perçu le grand vide laissé dans le Bassin méditerranéen par les Européens et les Américains, et il a saisi cette opportunité historique." Le reis joue sur plusieurs registres : "Son idéologie est un mélange de nationalisme, de culture ottomane et d'islamisme", poursuit la chercheuse istanbuliote. D'où ses diatribes outrées contre Emmanuel Macron. "Animal politique, Erdogan adore la scène, il est dans une campagne permanente, commente Hasni Abidi. Pour lui, la religion est un symbole devenu un enjeu électoral. Elle lui permet de cimenter son discours, en jouant sur le fait que c'est un élément universel facile d'accès."

Les discours d'Emmanuel Macron sont du pain bénit pour le président turc. Ils lui ont permis d'imposer son tempo. Il n'y a pas, dans l'islam, d'autorité suprême, comme le pape pour les chrétiens. N'importe quelle figure politique peut donc se targuer de la représenter.

Le malaise dans certains pays musulmans

Ses gesticulations mettent toutefois mal à l'aise une partie du monde musulman. Certains pays, comme le Maroc, la Jordanie et l'Algérie, se sont retrouvés pris entre deux feux. D'un côté la population, dont une partie, se sentant outragée, est sensible au discours d'Erdogan. De l'autre la realpolitik, dicte de ne pas se fâcher avec un partenaire aussi important que la France.

Plusieurs dirigeants ont fait entendre leur voix pour ne pas laisser à Erdogan le monopole de la défense de l'islam. Entre les pays du Golfe et la Turquie, "il y a une vraie lutte de popularité", constate Asli Aydintasbas. "Erdogan n'a jamais été aussi isolé sur la scène internationale, mais il met au défi chaque leader musulman d'être plus vertueux et plus strict que lui sur les questions religieuses", abonde un diplomate français fin connaisseur du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord.

Quelle responsabilité peut-on imputer à ces anathèmes dans les crimes atroces de ces derniers jours ? Et font-ils courir un risque accru à la France ? Les experts se demandent s'il y a une jonction entre les djihadistes et les islamistes conservateurs vivant dans un pays comme la Turquie. Ce qui est sûr, c'est que ce type de discours crée une atmosphère propice au passage à l'acte.

La menace n'est pas près de s'estomper. Non seulement en France, mais partout en Europe de l'Ouest, comme l'ont montré les récents attentats de Dresde et Vienne. "Après l'effondrement de l'Etat islamique, elle est aujourd'hui plus diffuse, incarnée par des individus qui n'ont aucun lien avec une organisation, hormis, dans certains cas, avec d'anciens terroristes, remarque Thomas Renard, chercheur à l'Institut Egmont, à Bruxelles. Ils agissent seuls, mais ne se sentent pas seuls, car ils s'identifient à la communauté musulmane, qu'ils veulent défendre des attaques dont, pensent-ils, elle fait l'objet."

Autre population à risque, les djihadistes français qui, rentrés de Syrie, purgent leur peine. 480 détenus condamnés pour terrorisme islamiste ou radicalisés en prison vont être libérés dans les trois ans, selon le ministère de la Justice. Eux aussi pourraient être sensibles aux harangues d'un Erdogan, prévient Thomas Renard, qui évalue le taux de récidive à 10 %. "Il faudra toutefois en surveiller au moins 30 %, dit-il, car les outils prédictifs ne sont pas assez fiables." Surtout dans ce climat inflammable.