Boris Johnson et Donald Trump ont décidément bien des points communs. Ces deux totems blonds et triomphants du nationalisme-populisme occidental sont en train de connaître, à l'occasion de l'épidémie de coronavirus, leur première épreuve de vérité. L'un et l'autre jouent gros. Le Premier ministre britannique a tout misé sur la réussite du Brexit : il a juré que son pays enfin libre s'envolerait vers la prospérité. Le président américain, lui, a tout misé sur la bonne situation économique en vue de sa réélection à l'automne. L'épidémie mondiale est donc priée de ne pas déjouer leurs plans et de s'arrêter à leurs portes.

Un laxisme stratégique, calculé

Face au coronavirus, le déni de réalité n'est certes pas leur monopole. Les Européens ont lamentablement cafouillé - la France en tête - avant de se ressaisir. La Suède et les Pays-Bas ont joué les originaux. Mais ce qui distingue Johnson et Trump est leur laxisme stratégique, calculé : par leur sentiment de supériorité nationale, ces deux dirigeants que les nationalistes mondiaux érigent en modèles sont les seuls à avoir parié sur la faiblesse du virus et délibérément laissé faire - avant d'opérer ensuite un virage sur l'aile.

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Johnson a oublié que le Brexit était non pas une réalité géographique mais une construction idéologique : la sienne. Il a voulu croire que le Royaume-Uni bénéficiait sur la planète d'un statut d'exception tel que cela l'autorisait à se distinguer des autres, y compris face à une pandémie mondiale. Une fois de plus, comme lorsqu'il a joué le Brexit à pile ou face et décidé de militer pour après s'être préparé à batailler contre, il s'est lancé dans un pari fou : plutôt que de tenter d'enrayer l'épidémie, il a choisi de l'encourager. Sa théorie : ne rien faire. Aucune mesure, ni fermeture d'écoles ni interdiction de rassemblements , rien que des recommandations floues et des promesses d'aides non chiffrées.

Il n'y avait qu'à laisser le virus contaminer tranquillement 60 % de la population, ce qui certes en éliminerait quelques-uns au passage (les plus faibles) par centaines de milliers, mais aurait pour avantage de déclencher à terme une "immunité collective". Outre le cynisme du raisonnement, la fameuse "immunité" n'a rien de garanti : aucun médecin n'a jamais affirmé qu'être infecté une fois par ce virus inconnu empêchait de le contracter à nouveau ensuite. Face au tollé mondial, les épidémiologistes l'accusant de"jouer à la roulette russe", Johnson fait désormais marche arrière.

Un "virus de l'étranger"

Pourquoi ces recours à l'incantation vaudoue ? Trump avait aussi promis un "miracle du printemps", ajoutant la magie aux mensonges. Cette épidémie serait enrayée par la venue des beaux jours. Elle était une "fake news", puis un "virus de l'étranger" face auquel il suffirait de fermer ses frontières à l'Union européenne - Royaume-Uni exclu, bien sûr : le virus imaginaire de Trump et Johnson, sage et discipliné, ne rate rien de l'actualité politique et s'arrête aux frontières du Brexit. Ce déni insensé n'a qu'une explication, et elle est politique : pour éviter la catastrophe économique, il faut mentir sur la catastrophe sanitaire. Pour ne pas tuer les marchés boursiers, on peut tuer un peu de population. Une réélection et un Brexit "réussi" valent bien quelques sacrifices.

Johnson et Trump avaient oublié cet autre point commun : un système de santé dont ils mesurent aujourd'hui la nécessité et la déficience, après avoir eux-mêmes contribué à le détruire. Trump a anéanti l'assurance sociale mise en place par Obama. Johnson a longtemps approuvé les coupes budgétaires infligées par le Parti conservateur au Service national de santé (NHS). Le Royaume-Uni et les États-Unis disposent de moins de lits en soins intensifs par habitant que la plupart des autres nations occidentales, France et Italie comprises.

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Le Brexit aggrave le cas Johnson. Au nom de la "souveraineté retrouvée" et de la "reprise du contrôle", Londres a perdu l'Agence européenne des médicaments et la participation au programme d'urgence de l'UE pour le développement des vaccins. Et si le NHS s'est vidé de son personnel soignant, c'est qu'il était composé très largement par les immigrés intra-européens - ceux-là mêmes que le Brexit a promis de chasser. In viro veritas : la vérité ne sort pas seulement d'un bon vin, mais même d'un sale virus. Breaking news : Michel Barnier et David Frost, les négociateurs français et britannique du Brexit, sont atteints par le coronavirus. "Brexitus interruptus." Un rêve s'éteint. "Post coitum, animal triste." Johnson, le populiste latiniste, traduira.