En février 2018, Péter Márki-Zay débutait sa carrière politique en remportant la ville de Hódmezovásárhely, dans le sud-est de la Hongrie, lors d'une élection partielle. Fief du parti Fidesz au pouvoir, cette commune de 44 000 âmes était pourtant réputée imprenable.
En octobre 2021, ce maire conservateur indépendant de 49 ans décrochait, à la surprise générale, l'investiture à la primaire organisée par l'opposition. Futur adversaire du Premier ministre Viktor Orbán, lors des législatives d'avril 2022, cet Européen convaincu dénonce l'hypocrisie du régime actuel et entend, s'il est élu, ramener la Hongrie vers l'Europe. Entretien.
L'Express : Comment qualifieriez-vous le régime dirigé par Viktor Orbán ?
Péter Márki-Zay : Contrairement à ce qu'il prétend, Orbán n'est ni conservateur ni chrétien. Durant sa carrière, il s'est illustré comme secrétaire des jeunesses communistes magyares, puis il est devenu un libéral acharné, avant de construire un Etat-parti alimenté par des campagnes de haine. Orbán n'a aucune valeur. Il stigmatise les LGBT alors qu'il y a des homosexuels au Fidesz et qu'il connaissait l'orientation de József Szájer [membre fondateur du Fidesz et ex-député européen, interpellé en décembre 2020 en marge d'une partie fine masculine à Bruxelles]. Il n'est pas antisémite, mais mène des campagnes contre George Soros inspirées par Arthur Finkelstein, un juif américain homosexuel.
Sa seule constante, c'est la corruption. La Hongrie n'est plus un Etat de droit. L'Europe ne devrait pas protéger Orbán.
Les partis d'opposition et votre mouvement, "La Hongrie pour tous", se sont alliés contre lui. Comment se passe la préparation de la campagne ?
Nous sommes d'accord sur 90% des sujets. Sans nous, l'opposition ne serait pas en mesure de détrôner Orbán, mais nos formations ont besoin les unes des autres. En tant que chrétien père de sept enfants, je désapprouve l'avortement et le divorce, mais je prône une séparation claire entre l'Etat séculier et l'Eglise, instrumentalisée par Orbán. J'ai aussi une sensibilité sociale. En février 2018, j'ai renversé un bastion Fidesz. Je peux aller chercher les conservateurs et les indécis.
Quelle direction doit, selon vous, prendre l'Europe, ces prochaines années ?
Je suis partisan d'une intégration européenne renforcée, tant sur le plan politique que militaire. L'empire d'Autriche-Hongrie disposait de ministères conjoints de la Défense, de la Guerre et des Affaires étrangères. Son intégration continentale était plus profonde que celle de l'Union européenne d'aujourd'hui. Je soutiens l'idée d'un ministère européen des Finances. Ayant vécu et travaillé aux Etats-Unis [dans l'Indiana], je suis un fédéraliste dans l'âme.
L'Europe connaît une grave crise humanitaire et politique à ses frontières ; une clôture va être édifiée entre la Pologne et la Biélorussie. Que pensez-vous ?
L'Europe doit protéger ses frontières par tous les moyens. Nous ne devons ouvrir la porte qu'aux migrants légitimes, dont les antécédents ont été minutieusement examinés en amont. C'est notamment ce que fait le Canada. Ce pays a récemment accueilli 40 000 étrangers, mais leurs profils ont été passés au crible pendant huit-dix mois avant d'obtenir le feu vert des services de l'immigration.
En Hongrie, le gouvernement prétend combattre l'immigration, mais il a laissé rentrer 43 000 citoyens non européens en 2020 et il protège des gens comme l'ex-Premier ministre macédonien Gruevski [condamné par la cour d'appel de Skopje, réfugié en Hongrie].
Le gouvernement de Viktor Orbán s'est beaucoup rapproché de la Russie et de la Chine. Quel sera votre rapport à ces puissances, si vous êtes élu ?
Notre relation avec la Russie et la Chine doit être fondée sur des intérêts mutuels, comme le gaz ou la culture. Mais emprunter de l'argent auprès de Pékin pour financer la portion hongroise de la ligne ferroviaire Budapest-Belgrade n'avantage que la Chine, pas nous. Idem pour le futur campus de l'université Fudan de Shanghai, qui doit être construit à Budapest. Un chantier plus onéreux que tout le budget de l'enseignement supérieur magyar ! De la même façon, la modernisation de la centrale nucléaire de Paks par Moscou n'avantage que la Russie, pas les citoyens hongrois.
A partir de janvier 2022, la France assumera la présidence semestrielle de l'UE. Qu'en attendez-vous ?
J'ai un lien spécial avec la France, puisque j'ai occupé des fonctions chez EDF et Legrand avant d'entrer en politique. Je suis un grand fan de la culture et de la gastronomie françaises. J'ai appris le français à l'Alliance Française de Szeged dans le sud de la Hongrie. Je suivrai attentivement les six mois de la présidence française de l'Union européenne. La France est incontournable en Europe et je me réjouirais à l'idée de collaborer avec M. Macron, s'il est réélu.
Si vous gagnez, pensez-vous vraiment pouvoir bâtir une coalition mêlant socio-démocrates, Verts, libéraux et anciens extrémistes de droite ?
Jusqu'aux élections de 2010, je votais Fidesz. Selon moi, le meilleur gouvernement de la Hongrie post-communiste était celui de 1998-2002 formé par le Fidesz, le Forum Démocrate hongrois (MDF, libéral-conservateur) et le Parti indépendant des petits propriétaires (FKgP, droite). Nous avons des différences, mais j'espère que nous saurons les dépasser, une fois aux affaires. Si nous battons Orbán, nous commencerons par réécrire la Constitution, afin de rétablir les freins et contrepoids démocratiques.
