La douche froide et les gros pulls en laine. Voilà comment les Allemands imaginent passer l'hiver si Vladimir Poutine coupe définitivement les robinets de gaz. "La situation est grave", répète depuis des mois Robert Habeck, le vice-chancelier écologiste. Egalement ministre de l'Economie et du Climat, il exhorte la population à réduire leur temps passé sous la douche afin d'économiser de l'énergie. Ce qui déclenche les rires de l'opposition. "La vérité n'est pas dans la douche", ironise le conservateur Markus Söder, qui est ministre-président de la Bavière. Selon lui, Habeck "n'a pris conscience de la gravité de la situation". Mais la douche de trois minutes n'est pas qu'une mesure symbolique. "Sachant que la moitié des foyers allemands se chauffent au gaz, c'est loin d'être négligeable pour faire des économies à l'échelle du pays", estime Franziska Holz, directrice adjointe du département Energie à l'Institut de recherche économique de Berlin (DIW).

Une chose est sûre : la situation est préoccupante. "En cas de coupure définitive, nous serons confrontés à la plus grave crise économique depuis la fin de la guerre ; en Allemagne et dans toute l'Europe", prévient Sebastian Bolay, directeur du département énergie à la Fédération des Chambres de Commerce et d'Industrie allemandes (DIHK) dont le siège est à Berlin, au bord de la Spree. "Le problème, c'est que l'Allemagne mise sur cette énergie depuis l'époque de l'Union soviétique, poursuit-il. C'était l'énergie la moins chère..." Résultat ? La part du gaz russe atteignait 55% des importations avant la guerre en Ukraine. Malgré cette dépendance, l'Allemagne n'a jamais jugé utile de définir une stratégie de crise en cas de coupure. Lorsqu'il a pris ses fonctions à Bonn, en février dernier, le président de l'Agence fédérale des réseaux (BNetzA) Klaus Müller s'est étonné de ne pas trouver de "Plan Orsec" dans les tiroirs de son administration.

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Responsable le plus populaire du pays, Habeck-l'écolo (tendance "réalo", ou réaliste) a mis de côté ses convictions pour préparer l'Allemagne à un hiver difficile. Il fait rouvrir des centrales au charbon alors qu'il avait fait de l'abandon de cette énergie polluante son grand thème de campagne. La première d'entre elles a rouvert en Basse-Saxe le 1er août. Robert Habeck a aussi accepté de discuter d'une prolongation de la durée de vie des trois dernières centrales nucléaires en service, censées fermer à la fin de l'année. Une concession de taille, car l'abandon de l'atome était la principale conquête politique des Verts, après des décennies de lutte.

"Nous allons manquer de gaz mais aussi d'électricité"

Pour remplir les cuves, le ministre cherche du gaz partout, aux Etats-Unis mais aussi dans la péninsule arabique, où son parti condamne pourtant les atteintes aux droits de l'Homme depuis des années. Deux terminaux d'importation flottants pour le gaz naturel liquéfié (GNL) seront prêts d'ici à la fin de l'année. Autre cheval de bataille : la chasse au gaspillage. Douche froide dans les piscines, éclairage public réduit, arrêt de l'illumination des monuments historiques, y compris la coupole du Reichstag : tout le pays fait des efforts. De son côté, Vonovia, premier groupe immobilier allemand annonce une baisse de la température dans ses 250 000 logements reliés au chauffage urbain entre 23 heures et 6 heures, de 20 à 17 degrés. En prévision du froid, les Allemands se ruent sur les poêles à bois (ou à granulés) et les radiateurs d'appoint. Or l'utilisation intensive de ces chauffages électriques pourrait saturer le réseau. "Nous allons manquer de gaz mais aussi d'électricité", alerte Sebastian Bolay, à la DIHK. "Un black-out n'est pas exclu", complète Franziska Holz, de l'institut DIW.

La chef de la diplomatie allemande Annalena Baerbock (c) et la procureure générale ukrainienne Iryna Venediktova (g) à Boutcha, au nord-ouest de Kiev, le 10 mai 2022

La chef de la diplomatie allemande Annalena Baerbock (c) et la procureure générale ukrainienne Iryna Venediktova (g) à Boutcha, au nord-ouest de Kiev, le 10 mai 2022

© / afp.com/Fedir Petrov

Les entreprises sont priées de faire des économies. La compagnie ferroviaire Deutsche Bahn envisage de réduire la vitesse des trains et de remettre en service un maximum de locomotives diesel. De son côté, l'Agence fédérale des réseaux établit une liste des entreprises jugées "essentielles" au bon fonctionnement du pays en cas de rationnement. Mais la mission est ardue : "Comment classer un industriel qui fabrique des roues d'engrenage pour des véhicules mais aussi pour du matériel médical ?", demande Sebastian Bolay.

Une nouvelle période de récession paraît inévitable

Autre idée : lancer une "bourse aux économies d'énergie" afin de rétribuer financièrement les entreprises qui réduisent leurs commandes de gaz. La réactivation des centrales au fioul, pour les entreprises qui disposent d'installations anciennes, est une solution parmi d'autres. Mais il faut compter jusqu'à un an pour obtenir une autorisation. En réalité, la marge de manoeuvre est étroite. "Les entreprises ont déjà réagi depuis longtemps à la hausse des prix de l'énergie en réalisant des économies là où elles le pouvaient, souligne Sebastian Bolay. Selon un de nos récentes études, la moitié d'entre elles planifient désormais une réduction, voire un arrêt total, de leur production en raison du coût élevé de l'énergie. Certains produits ne sont tout simplement plus rentables à fabriquer".

Une récession paraît inévitable. Elle s'ajouterait à celle de la pandémie en 2020 qui, déjà, s'était traduite par un recul de 5% du PIB... Cette situation tendue fait craindre des mouvements sociaux de grande ampleur après l'arrivée des premiers rappels de facture de gaz : les Allemands les découvriront dans leurs boîtes à lettres dès le 1er octobre. Selon la fédération des sociétés immobilières (GdW), les foyers de quatre personnes paieront près de 5000 euros supplémentaires pour leur chauffage et leur électricité cette année. Annalena Baerbock, l'autre leader écologiste du gouvernement - elle dirige le ministère des Affaires étrangères - n'est guère optimiste. Elle n'exclut pas des "soulèvements populaires"... dès la rentrée.