L'Express : La Finlande partage une longue frontière terrestre avec la Russie. Continuez-vous de craindre des actions agressives de la part de Moscou ?

Pekka Haavisto : Dès le lancement de l'attaque russe contre l'Ukraine, nous étions très inquiets que la Russie réussisse à faire chuter le gouvernement de Kiev. Nous avons observé avec beaucoup d'optimisme la réponse très forte de l'Ukraine à ces menaces et sa mobilisation exceptionnelle en seulement quelques jours, jusqu'à ce que la communauté internationale soutienne la résistance. Si la Russie avait réussi à changer, par la force, le gouvernement d'un pays de 40 millions d'habitants, nous serions dans une Europe très différente à l'heure actuelle.

Aux premiers jours de la guerre, nous ne connaissions pas l'ampleur des ambitions militaires de la Russie vis-à-vis de l'Ukraine mais aussi des autres pays européens. Pays voisin, nous avons rehaussé notre préparation militaire afin de faire face à tout type d'incidents. Même chose quand nous avons soumis notre candidature pour entrer dans l'Otan. Finalement, rien n'a été entrepris directement contre la Finlande, mais nous devons nous tenir prêts. Nous avons été marqués par les explosions qui ont touché les pipelines de Nord Stream cet automne. Même si nous n'avons aucun lien avec ces installations et que les explosions se sont produites près du Danemark et de la Suède, cet événement nous rappelle que nos infrastructures peuvent être en danger : pipelines, installations électriques, câbles Internet, etc. Nous devons rester très vigilants.

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La Finlande a décidé de construire une barrière à sa frontière avec la Russie. Contre quelle menace doit-elle vous protéger ?

En entrant dans l'Otan, nous amenons avec nous une frontière de 1300 kilomètres avec la Russie, qui deviendra donc une frontière entre l'Otan et la Russie. A l'automne 2021, nous avons suivi avec attention ce qui s'est déroulé aux frontières entre la Biélorussie, la Pologne et les États baltes, et nous avons observé comment l'immigration forcée d'êtres humains pouvait être utilisée comme une arme contre un autre pays. Nous devons éviter tout risque à notre frontière. Notre plan consiste à ériger une barrière dans certains endroits où cette migration forcée pourrait être utilisée et à augmenter la surveillance électronique sur tout le reste de notre frontière. Notre objectif est d'amener une frontière pacifiée à l'Otan.

Le 18 mai, votre pays a officiellement déposé sa candidature pour intégrer l'Otan. À quel point est-ce un changement majeur pour la Finlande ?

En Finlande, l'opinion publique a complètement basculé en presque une nuit : le jour où la Russie a attaqué l'Ukraine, les esprits ont changé sur une possible entrée dans l'Otan. Les Américains avaient prévenu que cette attaque de la Russie se produirait, mais de nombreux Européens privilégiaient la version disant que tout était normal, que ces troupes ne faisaient que se réunir près des frontières et qu'elles allaient bientôt disparaître. Elles n'ont pas disparu, cette attaque était bien réelle. Les Finlandais sont un peuple particulièrement porté sur leur sécurité, donc si un tel événement survient quelque part en Europe, la première question qui se pose en Finlande est : "comment réagir si cet événement se produit chez nous ?" Puis la seconde question est : "comment aider ceux qui sont concernés ?"

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Au début de la guerre, certains dirigeants russes lançaient des discussions fantasques sur l'usage d'armes nucléaires et d'armes chimiques. La question, légitime, a été posée à notre gouvernement : quelle serait notre réaction face à l'usage de telles armes non conventionnelles ? Devons-nous forger une alliance avec l'Otan pour obtenir de l'aide dans ce genre de situation ? L'opinion publique a basculé très rapidement. Depuis 2004, nous gardions cette "option Otan" dans notre livre blanc de sécurité : si nous sommes menacés ou si un événement exceptionnel se produit dans notre environnement sécuritaire, nous sommes prêts à envisager de rejoindre l'Otan. Au printemps dernier, le gouvernement s'est donc logiquement interrogé : notre grand voisin tente de renverser de force un gouvernement dans un pays souverain. Quel événement pourrait être plus exceptionnel dans notre environnement de sécurité ?

La Hongrie et la Turquie n'ont pas encore ratifié votre entrée dans l'Otan. Où en sont les négociations avec ces deux pays ?

La Hongrie vient d'indiquer qu'elle rendra sa décision au début de l'année prochaine. En ce qui concerne la Turquie, nous avons établi un groupe de travail tripartite (Finlande, Suède et Turquie) lors du sommet de l'Otan à Madrid, en juin dernier. Nous nous sommes réunis pour la première fois à Helsinki en août. La deuxième réunion du Mécanisme conjoint permanent s'est tenue le 25 novembre pour discuter des questions de terrorisme et de nos actions contre [l'organisation kurde] PKK, désignée comme un groupe terroriste partout en Europe. Ces discussions se passent bien. Nous expliquons le fonctionnement de l'écosystème européen et l'état de notre législation. Mais la décision finale appartient aux dirigeants turcs et au président Erdogan. Nous sommes dans l'expectative.

Comment qualifier l'attitude de la Turquie dans ce dossier ? Avez-vous le sentiment d'une forme de chantage ?

Ce n'est pas du chantage. Chaque pays de l'Otan a le droit d'accepter ou non un nouveau membre. Mais dans la situation actuelle, nous avons une guerre en Europe... Après l'explosion des deux pipelines Nord Stream, j'ai pris contact avec la Hongrie et la Turquie afin de leur expliquer à quel point cette situation était inconfortable pour nous : nous sommes dans la salle d'attente alors que les risques pour notre sécurité augmentent chaque jour. Puis l'incident avec les missiles qui touchent la Pologne s'est produit [le 15 novembre] et, là encore, nous nous retrouvons en tant qu'observateurs, quand l'Otan discute d'un possible déclenchement de l'article 4, voire de l'article 5 [qui déclenche une réponse militaire de l'Otan si un de ses membres est attaqué]. Mais la Finlande n'est pas protégée par l'Article 5. Nous sommes livrés à nous-mêmes. Heureusement, nous sommes reconnaissants envers les nombreux pays, comme la France, qui ont prononcé des déclarations très fortes pour garantir notre sécurité et envers les pays de l'Otan qui participent à des exercices militaires en Finlande.

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La Finlande a décidé de mettre fin aux visas touristiques pour les Russes. Pouvez-vous nous expliquer cette décision ?

Cet automne, quand les pays baltes ont décidé d'interdire leur entrée aux touristes russes, nous avons remarqué qu'une partie du trafic touristique s'est détournée vers la Finlande pour rejoindre les pays baltes, mais aussi d'autres pays européens. Cette situation nous a mis mal à l'aise. Nous avons donc décidé de cesser d'émettre des visas touristiques pour les Russes, tout en gardant des exceptions : ceux qui travaillent en Finlande peuvent avoir un visa, ceux qui étudient en Finlande, qui ont des proches dans notre pays ou qui y suivent un traitement médical. La frontière reste ouverte, il y a juste moins de visas.

Recommandez-vous aux autres pays européens de suivre cette politique sur les visas touristiques pour les Russes ?

Nous avons recommandé d'inclure cette interdiction des visas touristiques dans les sanctions visant la Russie. Faut-il rendre responsables les citoyens ordinaires de la situation ? La question demeure. Mais vous pouvez aussi dire que les gens ordinaires en Russie devraient se réveiller après ces événements et utiliser leur influence sur leurs dirigeants, tant ce qui se déroule en Ukraine est douloureux.

La Finlande a conservé une armée puissante. Pensez-vous que les pays d'Europe occidentale se sont montrés naïfs face aux intentions de la Russie ?

La Finlande est un pays à l'ancienne, avec sa sécurité comme priorité. Nous sommes l'un des rares pays en Europe qui n'a jamais cessé de construire des abris anti-bombes depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. C'est dans notre ADN.

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Nous avons une armée de conscription, avec plus de 870 000 personnes en réserve, et tout l'équipement nécessaire. L'année dernière, nous avons commandé 64 nouveaux avions de chasse F-35 et investissions de manière systématique dans notre défense, quand d'autres pays européens vendaient leurs tanks et leurs canons... Nous, nous les gardons en réserve. Dans les circonstances actuelles, s'occuper de sa propre sécurité comme nous le faisons se révèle être un avantage. Le grand sujet de préoccupation n'est sans doute pas lié à l'armée, mais à la dépendance énergétique qui s'est développée dans de nombreux pays européens qui souffrent de leurs liens énergétiques avec la Russie. Nous, en Finlande, avons toujours considéré qu'il fallait privilégier le mix énergétique le plus large possible : hydrogène, nucléaire, et bien sûr de plus en plus d'énergies renouvelables. L'Europe est forcée d'apprendre cette leçon rapidement.

Emmanuel Macron tente de garder un lien avec Vladimir Poutine, de dialoguer avec lui. Que pensez-vous de la stratégie du président français ? Peut-elle se révéler utile ?

Au début de la guerre, le président finlandais avait des contacts très réguliers avec le président Poutine pour essayer de comprendre l'état d'esprit des Russes et leur processus de décisions. Mais son dernier appel vers le Kremlin a consisté à avertir notre voisin de notre décision de rejoindre l'Otan... Je pense que c'était l'un des appels les plus durs de sa vie. Les contextes sont différents, les dirigeants internationaux sont différents, mais je pense qu'en toutes circonstances, vous devez maintenir un dialogue. Les Américains, en particulier sur la question du nucléaire, continuent de parler avec la Russie. Il est essentiel d'éviter tout malentendu ou dégât supplémentaire. Nous ne savons pas combien de temps cette guerre va durer. Nous devons nous préparer à un long combat, et la diplomatie n'est pas complètement morte : viendra un jour où les liens diplomatiques retrouveront toute leur importance.

Comment cette guerre en Ukraine peut-elle prendre fin et comment voyez-vous l'avenir du pouvoir russe ?

A un moment, un changement de régime se produira en Russie. Malheureusement, la démocratie russe a pris une telle direction qu'un changement de régime "normal" n'est plus une option. L'influence des élections est limitée, les partis politiques n'existent plus... Cela signifie que le changement peut se faire de manière spectaculaire. Certains, en Finlande, pensent que la Russie sera toujours la même, impérialiste et néfaste sur la scène internationale. Moi, je recommande toujours de regarder les cent dernières années : les Russes ont eu les Tsars, puis Lénine, Staline et Khrouchtchev, avant de voir arriver Brejnev, Gorbatchev, Eltsine et enfin Poutine.

Depuis cent ans, c'est un zigzag permanent ! Alors, pour les cent prochaines années, je pense qu'elle suivra le même cheminement, avec des périodes plus proches de la mentalité occidentale, d'autres plus éloignées. Ce qui est certain, c'est que nous devons nous préparer à toutes les options. Un voisin ne disparaît pas, la Russie restera à notre frontière dans le futur. Nous devons vivre avec et espérer le meilleur des scénarios, en particulier pour les citoyens russes qui souffrent de leurs dirigeants autoritaires, du manque de droits de l'Homme et de liberté d'expression.