C'est le récit d'une effroyable et inutile guerre, à hauteur de soldat russe. Un témoignage unique qui raconte de l'intérieur la débâcle de l'armée de Poutine, rongée par la corruption. L'histoire de soldats russes envoyés au front "comme des poulains à la castration". Sergent parachutiste du 56e régiment d'assaut aéroporté, Pavel Filatiev est l'un d'eux. Il s'est retrouvé aux portes de l'Ukraine la nuit du 24 février, sans la moindre idée de ce qui l'attendait, embarqué avec une compagnie de tireurs de mortiers en direction de Kherson.

Evacué deux mois après le début des combats pour raisons sanitaires, il a choisi de quitter son pays cet été, pour ne pas retourner au front et a demandé l'asile en France. Avant de partir, il a livré ses vérités dans une publication fleuve sur le réseau social VKontakte, le "Facebook russe". Ce récit choc, mêlant son expérience du front et sa réflexion sur le non-sens de cette guerre, est transcrit dans son livre Zov (qui signifie "l'appel" en russe, et désigne les trois lettres peintes sur les véhicules militaires russes), édité dans 14 pays et paru le 16 novembre chez Albin Michel. Entretien avec ce militaire et fils de militaire, qui appelle à "mettre fin à cette guerre".

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Vous dites, le 24 février à 4 heures du matin, avoir eu un pressentiment très net du fiasco total qui s'annonçait. Pourquoi ?

Pavel Filatiev Dès les premières heures de la bataille, on ne comprenait rien à ce qu'il se passait, on ne savait même pas qui tirait sur qui ! Ayant une expérience militaire, je savais bien comment notre armée était préparée, ou plutôt pas préparée. Nos premières victimes russes sont très probablement tombées sous nos propres balles tellement c'était la pagaille...

Printemps 2022, Crimée. Pavel Filatiev, évacué du front pour des raisons médicales, ici à sa sortie de l'hôpital.

Printemps 2022, Crimée. Pavel Filatiev, évacué du front pour des raisons médicales, ici à sa sortie de l'hôpital.

© / L'Express

Quand on lit votre livre, on a le sentiment que rien ne va dans cette armée : les soldats ne savent pas ce qu'ils font là ; leurs supérieurs leur donnent des ordres contradictoires ; le camion dans lequel vous circulez a des freins défectueux ; les positions choisies sont suicidaires. Vous racontez : "La nuit dernière (...) nous étions comme des cibles dans un stand de tir." Comment expliquer un tel amateurisme ?

D'après moi, notre armée n'est plus professionnelle pour trois raisons principales : premièrement, la corruption gangrène l'institution. Deuxièmement : le commandement est hypercentralisé, si bien que les commandants se trouvent loin de leurs hommes. Enfin, l'équipement et la formation militaire sont obsolètes. Si l'on ajoute à cela le fait que les objectifs fixés pour les soldats dans ce conflit n'étaient absolument pas clairs, comment voulez-vous que les militaires soient motivés ?

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Vous écrivez aussi : les soldats sont partis à cette guerre "comme des poulains qu'on mène à la castration", sans savoir de ce qui les attendait...

Et sans savoir non plus contre qui ils se battaient. Beaucoup ne comprennent pas pourquoi les Ukrainiens seraient "des ennemis". Peut-être qu'en 2014, certains Russes croyaient que l'Ukraine pouvait être notre ennemi mais, à l'époque, ce n'était pas encore la rhétorique employée dans les médias. Surtout, ce conflit n'était pas mené par des vrais contingents de l'armée mais par des milices et des compagnies militaires privées.

Avez-vous été témoin direct de cas de corruption dans l'armée?

(Rires) La corruption est omniprésente dans l'armée russe ! Voici quelques exemples, à mon niveau. Tu vas à la cantine, on te donne du riz froid avec la moitié de la portion de saucisses. Pourquoi la moitié ? Parce que l'autre a été volée. Et pourquoi a-t-elle été volée ? Parce que l'approvisionnement en nourriture de l'armée est assuré par des services civils, dirigés par le "fameux" Evgueni Prigojine [NDRL : Dès début mars, le site Politico révélait que certains soldats russes avaient reçu des rations périmées depuis 2015]".

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Pareil pour les uniformes : dans les stocks de l'armée, il n'y a jamais la bonne taille, et les treillis sont en mauvais état. Résultat, c'est à nous, contractuels, de nous procurer nos uniformes pour ne pas ressembler à des épouvantails ! Les véhicules sont aussi dans un état déplorable, il manque des pièces détachées, et là encore, c'est à nous de nous en occuper si l'on veut avoir des chances de rester en vie. La corruption est littéralement à tous les niveaux. Par exemple, il existe un test annuel de performance physique qui permet d'obtenir un supplément à notre solde. Eh bien, il suffit de donner 10 000 roubles de pot-de-vin par an pour recevoir cette prime toute l'année.

Pendant les deux premiers mois de la guerre, vous combattiez dans la région de Kherson, la seule capitale régionale prise par l'armée russe dès le 2 mars, mais dont elle s'est récemment retirée. Le repli était-il prévisible ?

Je me suis rendu compte assez tôt que l'armée russe devrait tôt ou tard quitter Kherson. Vers le 8-9 mars, quand nous avons continué après Kherson vers Mykolaïv (au nord-ouest de Kherson), pour essayer de prendre en tenaille ces deux villes et former un arc autour de Mykolaïv, j'ai rapidement compris que l'on ne pourrait jamais tenir ce front, beaucoup trop étendu. Compte tenu de la puissance de feu de l'armée ukrainienne, avec l'artillerie et l'aviation, c'était impossible. Le départ de Kherson est peut-être la seule bonne décision stratégique adoptée par l'armée russe depuis le début de ce conflit.

Automne 2021, Théodosie, en Crimée. Pavel Filatiev dans un groupe de parachutistes lors d'un entraînement.

Automne 2021, Théodosie, en Crimée. Pavel Filatiev dans un groupe de parachutistes lors d'un entraînement.

© / L'Express

J'ai parlé avec des camarades qui se retiraient de Kherson, et ils m'ont raconté qu'en fait ils n'étaient pas poursuivis à ce moment précis par l'armée ukrainienne (qui n'est arrivée que vingt-quatre heures plus tard), mais le commandement russe a donné l'ordre de se retirer. D'ailleurs, lorsque l'on voit les images des équipements russes récupérés par les Ukrainiens, il s'agit d'équipements qui ne marchaient pas et que nous avons abandonnés. Ce ne sont pas des trophées gagnés dans les combats.

Selon vous, à quel plan stratégique correspond ce retrait ?

Comme tout le monde, je ne comprends rien à la stratégie russe en Ukraine. Poutine est peut-être le seul au courant. Mais si l'on s'en tient au départ de Kherson, le repli derrière le fleuve Dniepr, une large barrière naturelle, semble logique pour éviter beaucoup de pertes. Par ailleurs, Kherson n'était pas, je crois, un objectif en soi. Sans Mikolaïv, Kherson n'a pas vraiment de sens, et comme nous n'avons n'a pas réussi à prendre Mikolaïv, cela devenait trop compliqué.

Reste que la perte de Kherson est un revers stratégique de taille pour l'armée russe. Comment voyez-vous la suite ? L'armée russe peut-elle perdre cette guerre ?

Afin de déterminer si l'armée russe peut ou non perdre cette guerre, il faudrait d'abord comprendre quels sont ses objectifs : est-ce que prendre la capitale signerait la "victoire" ? Détruire complètement l'armée ukrainienne? Prendre certains territoires ? Ce serait quoi, la victoire ? Lorsque je suis revenu à la vie civile après deux mois au front, j'ai entendu le discours de Poutine, où il parlait de l'objectif de "dénazification" de l'Ukraine. Mais qu'est-ce que ça veut dire ? Faut-il éliminer tous les Ukrainiens ?

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Si je formule votre question différemment en me demandant si "l'armée ukrainienne peut gagner", je pense que la réponse est oui. Compte tenu de l'état de l'armée russe, l'Ukraine pourrait libérer les régions occupées par l'armée russe - sauf si Poutine emploie des armes nucléaires -, y compris les régions de Louhansk et Donetsk. En revanche, je suis plus sceptique sur la Crimée, car la situation géographique de la péninsule ne permet pas à l'armée ukrainienne de la prendre facilement. Elle peut y faire des dégâts, des destructions, mais la reprendre complètement me paraît compliqué.

Vous évoquez le risque nucléaire : le craignez-vous ?

Cette hypothèse ne m'empêche pas de dormir. En même temps, seuls les idiots n'ont pas peur. Donc oui, j'ai une certaine angoisse à ce sujet. Surtout, il faut garder une chose en tête : avant le 24 février, personne ne pouvait imaginer que Poutine déclencherait une guerre à grande échelle en Ukraine. Poutine l'a fait, et personne ne l'a arrêté. S'agissant des armes nucléaires, s'il en utilisait, pourrait-on l'arrêter ? Probablement pas. Tout peut arriver. Cela étant, vu l'état général du matériel de notre armée, ses missiles pourraient bien être complètement rouillés.

Dans votre récit, vous exposez sans filtre vos propres contradictions. Vous dites par exemple : "Même si je suis contre cette guerre, j'ai la certitude d'être prêt à mourir pour les forces armées parachutées." Vous êtes fils de militaire, votre arrière-grand-père est né sur le territoire de l'actuelle Ukraine et vous êtes né il y a trente-quatre ans, avant la chute de l'URSS. Tout cela explique ce mélange de sentiments ?

Je ne cache rien du tout, effectivement. Au front, j'ai vécu deux mois de questionnements permanents. Mais je ne suis pas le seul à me poser ces questions. Pourquoi attaquons-nous ce peuple frère ? Pourquoi n'avoir pas désobéi aux ordres ? Les autres soldats se les posent aussi, mais moi, j'ai juste décidé de coucher sur le papier mes états d'âme. J'y raconte que je suis écartelé entre plusieurs opinions : à la fois un sentiment du devoir lié à ma formation militaire, le fait que j'ai pu, c'est vrai, éprouver de la bravoure, tout en étant torturé par ma conscience. Ce sont des sentiments complexes, une tempête d'émotions.

Vous épinglez avant tout le fonctionnement catastrophique de l'armée. On ne peut pas s'empêcher de se demander : si l'armée russe avait été plus performante, si sa "guerre éclair" avait marché, auriez-vous quitté votre pays ?

Dans le raisonnement que j'exprime dans le livre, il y a deux volets parallèles : je dis d'abord que cette guerre n'a aucun sens. Comment fera-t-on quand on aura envahi l'Ukraine ? Pour quel prix à payer ? Et pourquoi envahir l'Ukraine alors qu'on a en Russie tant de territoires sous-exploités ? Ensuite, je parle effectivement de l'état de l'armée. Comme n'importe quel citoyen, je veux une armée forte, professionnelle, qui sache me protéger, moi, mes proches, mon Etat... Mais pas envahir les autres. Par ailleurs, en ce qui concerne notre armée russe, il me semble qu'elle devrait plutôt se préparer à un conflit avec la Chine, qui est davantage un potentiel ennemi à l'avenir. Nous avons une frontière commune et l'armée chinoise est très puissante. Or, je n'ai le sentiment que notre armée est prête à se défendre contre la Chine.

Vous savez, dès le début, je ne voulais pas aller à cette guerre, mais je n'aurais pas quitté le front de moi-même, car je considérais que c'était mon devoir de soldat. Il se trouve que j'ai été évacué pour des raisons de santé, c'est ce qui m'a permis de ne pas me trouver là où je ne voulais plus être. Quand j'ai commencé à écrire mon récit, en mai, l'armée russe avançait et n'était pas dans la situation d'aujourd'hui. Lorsque je l'ai terminé, à la fin du mois de juillet, mon objectif initial était de faire le plus de bruit possible en Russie en publiant mon histoire sur les réseaux sociaux russes. Mais j'ai vite compris que je m'exposais à des poursuites pénales devant le tribunal militaire et les avocats ont dit que je n'avais pas beaucoup de chances de réussir. Donc tout est tombé à l'eau. Mon cri n'a pas été entendu. Je reste fier de ce que j'ai fait, mais je ne suis pas non plus Jésus ou Navalny, qui est prêt à pourrir en prison.

Vous avez dit que vous étiez encore en contact avec d'anciens frères d'armes ou d'autres soldats sur le front. Que vous racontent-ils ?

Parmi les camarades avec lesquels je communique, certains sont contre la guerre, mais ils ne vont pas se soulever. Ils continuent, ils pensent que c'est leur devoir, même s'ils ont des doutes. Et puis l'Occident ne va pas accueillir tout le monde les bras ouverts.

Que vous racontent-ils de l'arrivée sur le front des mobilisés ?

Parmi les mobilisés, il y a de tout : ceux qui ont une expérience du service militaire, qui sont physiquement préparés et ont le moral pour ça, et d'autres qui ne sont pas prêts à combattre. Les avancées de l'armée sur le terrain ont été réalisées par l'armée professionnelle. Encore une fois, les professionnels qui sont au front, même s'ils dénoncent la guerre, restent par patriotisme et parce qu'ils sont militaires.

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En revanche, les mobilisés sont souvent très loin de l'armée. Quelques jours avant, la plupart d'entre eux buvaient de la bière le soir et jouaient à des jeux vidéo de guerre. Mais je peux vous dire que la guerre n'a rien de virtuel. Alors évidemment, ils paniquent. En plus, ils ne sont pas forcément capables de s'entendre entre eux. Or dans une armée, l'esprit de corps est crucial. Certains s'enfuient, complètement terrorisés. Peut-être qu'au bout d'un certain temps, 1 mobilisé sur 10 se sentira plus à l'aise dans son uniforme, mais ce n'est même pas sûr.

Vous terminez votre livre par une question : "Ma conscience me dit qu'il faut impérativement mettre fin à cette guerre. Et que vous dit-elle, à vous ?" A qui s'adresse cette question ?

Je m'adresse aux lecteurs, russes mais pas seulement, ceux du monde entier. Parce que même en Occident, en Allemagne ou aux Etats-Unis, certains sont pro-Poutine. Je m'adresse à tous ceux qui sont pro-Poutine et soutiennent cette guerre.

Le livre de Pavel Filatiev, "Zov" paru le 16 novembre 2022 chez Albin Michel

Le livre de Pavel Filatiev, "Zov" paru le 16 novembre 2022 chez Albin Michel

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