En septembre 2017, la Société russe d'histoire militaire, organisation fondée par Vladimir Poutine, inaugurait à Moscou un buste de... Staline. L'objectif était affiché : permettre à la jeunesse russe de connaître une version "impartiale" de l'Histoire, selon l'expression de Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin. Un récit glorieux, celui de la grande victoire patriotique contre l'Allemagne nazie, où l'on omet les crimes commis entre 1922 et 1953 par le "petit père des peuples". Un choix historique initié par Vladimir Poutine lui-même, nostalgique de l'URSS de Staline - plutôt que de celle de Lénine -, une époque où son pays régnait sur la moitié de l'Europe.
L'idée toujours ravivée d'un ennemi pour la grande Russie
Alors le président russe se comporterait-il en fils spirituel du tyran rouge ? "On est tout à fait dans la matrice stalinienne, avec cette idée d'encerclement. Ce n'est pas nouveau dans l'esprit de Poutine mais les Occidentaux viennent tout juste de s'en rendre compte", explique à L'Express Françoise Thom, historienne spécialiste de la Russie. Étendre son influence toujours plus loin, pour se protéger des ennemis, des fascistes, des nazis, des Occidentaux, les noms changent selon les périodes, mais l'idée reste la même ; il s'agit de raviver un adversaire éternel afin de justifier un pouvoir autoritaire. "La paranoïa est induite par l'idéologie chez Staline, mais avec Poutine c'est une sorte de caractéristique professionnelle due à sa formation au KGB", nous précise l'auteure de l'ouvrage Comprendre le Poutinisme (Ed. Desclée de Brouwer). Elle est l'instrument du principal dessein du président russe, idéologiquement audacieux, de reconquérir les territoires de l'Empire tsariste de l'Oural aux rivages d'Odessa en employant les méthodes du stalinisme. Une volonté d'extension qui pose une équation insoluble : plus la Russie s'étend, plus elle se sentira encerclée.
En politique intérieure, Poutine s'inspire aussi des vieilles méthodes de Staline. Et s'il ne décide pas de quotas de citoyens à arrêter au hasard, il muselle sa population en lui interdisant l'accès aux réseaux non étatiques et exige de sa police qu'elle arrête tout opposant à ses projets. Il est ainsi interdit depuis le début de l'offensive en Ukraine le 24 février de s'opposer publiquement à cette guerre, ou plutôt à "l'opération militaire spéciale" russe, pour reprendre le vocabulaire du Kremlin. Car les mots comptent, et le dirigeant russe est un adepte de la "langue orwellienne", selon l'expression de Françoise Thom, qui constate en miroir qu'aujourd'hui "les gens n'osent plus ouvrir la bouche" en Russie, comme au temps du dictateur Staline. Lors d'une allocution devant ses ministres, retransmise à la télévision d'Etat mercredi 16 mars, Vladimir Poutine muscle son discours. Quitte à renvoyer aux heures les plus sombres du XXe siècle. Appelant à une "purification" de la société russe, et dénonçant les "nationaux-traîtres" vus comme la 5e colonne de l'Occident, le maître du Kremlin en appelle ainsi au souvenir des purges staliniennes".
La filiation se ressent jusque dans le domaine économique, avec la volonté de ne dépendre que de soi, défendue par l'idéologue Alexandre Douguine, un proche des cercles du pouvoir. Vivre en totale autarcie, se refuser au monde, quitte à déplacer des populations dans différentes régions comme la Sibérie, telle est l'idée présentée en fin d'année dernière par le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou. Étendre l'espace de peuplement par la conquête militaire, refuser l'ordre libéral, c'était aussi le projet global d'un autre dictateur, l'ennemi juré de Staline, Adolf Hitler.
Deux personnalités profondément sadiques
Au-delà de leurs manières de gouverner, Staline et Poutine se rejoignent sur certains traits de caractère. Lors de pourparlers russo-allemands en 2007 au Kremlin, le président russe laisse entrer dans son bureau son labrador, sachant très bien que la chancelière allemande d'alors, Angela Merkel, a une phobie des chiens depuis qu'elle a été mordue dans son enfance. Le petit sourire de Poutine ne laisse guère de place au doute, il aime jouer avec ses interlocuteurs. Dernier exemple en date, les bafouillages du chef du renseignement extérieur russe, Sergueï Narychkine, lorsque Poutine lui demande en direct à la télévision s'il soutient la reconnaissance de l'indépendance des républiques de Donetsk et de Lougansk. Humilié pour avoir voulu donner "une dernière chance" à la diplomatie, le chef du SVR (services secrets extérieurs) est contraint par d'affirmer en bredouillant qu'il est sur la même ligne que son chef.
"Il y a chez Poutine comme chez Staline une volonté d'humilier. Côté sadisme, les deux peuvent se regarder dans les yeux", abonde Françoise Thom. Leur attitude perverse ne vise pas seulement leurs adversaires mais également leurs proches collaborateurs, réduits au rang de laquais. Sur l'échelle de la terreur, Staline allait néanmoins plus loin, ayant par exemple pris pour habitude de faire signer à ses conseillers les actes de déportation de leurs propres femmes.
Une chose est sûre pour Françoise Thom, Poutine met la doctrine de son aîné en pratique. On peut la retrouver dans une phrase prononcée en 2001 par le président de la Commission des Affaires étrangères de la Douma : "Ce n'est pas à l'Otan de s'étendre vers l'Est, c'est à la Russie de s'étendre vers l'Ouest." Et ainsi renaîtra l'URSS de Staline.
