"Si la Russie est une tempête, la Chine est le bouleversement climatique." Par cette métaphore environnementale, l'un des chefs du renseignement allemand, Thomas Haldenwang, faisait comprendre aux parlementaires, mi-octobre, les risques posés par la dépendance économique de Berlin au régime communiste chinois. Malgré la mise en garde de son maître espion, le chancelier allemand Olaf Scholz effectue ce vendredi 4 novembre une visite d'une journée à Pékin, où il va rencontrer le président Xi Jinping.

Certes, Olaf Scholz, dans une tribune publiée dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, a promis qu'il ne "ferait pas l'impasse sur les controverses". Parme celles-ci : les menaces militaires contre Taïwan, la persécution des minorités ethniques, en particulier les Ouïghours, la proximité de Pékin avec Moscou malgré la guerre en Ukraine et le fait que "la Chine d'aujourd'hui n'est plus celle d'il y a cinq ou dix ans", surtout après le Congrès du Parti communiste "sans ambiguïté", qui s'est tenu du 17 au 22 octobre.

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Mais le Chancelier a beau prétendre qu'il se montrera critique avec Pékin, sa visite sert avant tout les intérêts du régime chinois. Elle intervient en effet juste après ce Congrès où les libéraux ont été définitivement écartés du bureau politique et du comité permanent.

Scholz ne voulait pas y aller avec Macron

"Une visite d'un dirigeant politique du rang d'Olaf Scholz, juste après cet événement, a valeur de validation pour le régime, parce qu'il sera compris et présenté comme tel par les médias chinois, souligne Mathieu Duchâtel, directeur du programme Asie à l'institut Montaigne. C'est une immense victoire politique pour Xi Jinping."

Pour éviter de faire le jeu du régime, le Chancelier aurait pu repousser ce voyage d'autant plus symbolique qu'il s'agit du premier, à Pékin, d'un dirigeant occidental depuis le début de l'épidémie de Covid-19. De son côté, l'Elysée aurait privilégié un déplacement conjoint avec Emmanuel Macron. Le scénario a été écarté par Olaf Scholz, quitte à mettre un peu plus à mal une relation franco-allemande en pleine crise.

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Cette visite n'est pas non plus perçue d'un bon oeil par Washington, à l'origine de restrictions drastiques des exportations de puces électroniques vers la Chine. "C'est là encore une victoire pour Pékin, dont l'un des objectifs est de semer la discorde et d'affaiblir le camp occidental", analyse Mathieu Duchâtel.

Acquisitions chinoises polémiques en Allemagne

De fait, Olaf Scholz a défendu l'acquisition, par le groupe chinois Cosco, d'une participation dans l'un des terminaux de conteneurs du port de Hambourg - et ce malgré les réticences des partenaires écologistes de son gouvernement et les critiques de l'ambassade américaine. Et il serait prêt à donner son feu vert au projet d'acquisition de l'usine de semi-conducteurs d'Elmos par le suédois Silex, propriété du groupe chinois Sai MicroElectronics.

Dans les deux cas, la Chancellerie estime qu'il n'y a pas de risque, notamment parce que la technologie d'Elmos serait dépassée. "C'est oublier l'intérêt d'une Chine qui fait face à des restrictions croissantes pour investir en Occident dans des infrastructures critiques ou des niches technologiques, remarque Mathieu Duchâtel. Là encore, elle profite des signaux positifs que lui envoie l'Allemagne."

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De fait, la Chine est son premier partenaire commercial depuis six ans. Et leur interdépendance continue de se renforcer, puisque les investissements allemands ont atteint le montant record de 10 milliards d'euros en 2021. La tendance va donc à rebours de l'émancipation inscrite dans le contrat de l'actuelle coalition.

Le groupe Volkswagen, dont le patron accompagne Olaf Scholz en Chine, est la meilleure illustration de cette volonté d'approfondir la relation économique. En 2021, deux voitures du groupe sur cinq ont été vendues en Chine. Il a même annoncé une hausse de 26% de ses ventes sur le troisième trimestre 2022. Difficile, dès lors, pour Berlin, de renoncer à un tel marché, au moment où son secteur industriel est privé de gaz russe par la guerre en Ukraine. Et son modèle, ultra-profitable, remis en cause.