Un "soulagement teinté d'amertume", selon l'ONG SOS Méditerranée. Le navire "Ocean Viking" de l'ONG européenne, qui erre depuis 20 jours en mer à la recherche d'un port sûr pour les 234 migrants qu'elle a sauvés à bord, a accosté ce vendredi 11 novembre à Toulon. "Un tiers" des passagers migrants seront "relocalisés" en France, s'ils sont régularisés, avait annoncé, la veille, Gérald Darmanin, à l'issue du Conseil des ministres. Objet d'un bras de fer entre la France et l'Italie depuis plusieurs jours, le navire se trouve actuellement au large de la Corse avec 231 migrants à bord. Le point sur la bisbille diplomatique entre Paris et Rome en trois actes.
Acte 1 : la France ne "doute pas" que l'Italie accueillera l'"Ocean Viking"
Gérald Darmanin ne "doute pas" que l'Italie va "respecter le droit international" et accueillir l'"Ocean Viking". C'est ce que déclare le ministre de l'Intérieur le 4 novembre sur RMC/BFMTV. "Le droit international est très clair : quand un bateau demande à accoster avec des naufragés à bord, c'est le port le plus sûr le plus proche qui doit l'accueillir, en l'occurrence l'Italie", déclare ce jour-là Gérald Darmanin. Le ministre de l'Intérieur français précise alors qu'il a "eu un échange" avec son homologue italien.
"Mais nous avons dit à nos amis italiens, avec nos amis allemands, que nous sommes prêts à prendre bien évidemment une partie des femmes et des enfants, comme nous l'avons fait précédemment", afin que l'Italie ne porte pas seule "le fardeau de cette arrivée", explique Gérald Darmanin.
SOS Méditerranée en avait appelé la veille à la France, l'Espagne et la Grèce pour l'aider à trouver rapidement un port sûr pour débarquer les 234 migrants à son bord depuis le 26 octobre. L'ONG avait aussi sollicité l'Italie, mais elle doutait d'obtenir un feu vert en raison de la récente arrivée au pouvoir d'une coalition des droites à Rome et des déclarations anti-migrants de ses dirigeants. Le ministre italien de l'Intérieur Matteo Piantedosi a ainsi annoncé avoir émis une directive avertissant les forces de police et les autorités portuaires que son ministère envisageait une interdiction d'entrée de l'"Ocean Viking" dans ses eaux territoriales.
Acte 2 : Paris dénonce le "comportement inacceptable" de Rome
Le changement de ton entre Paris et Rome est notable quatre jours plus tard. Le 8 novembre, le gouvernement français dénonce le "comportement inacceptable" des autorités italiennes qui refusent d'autoriser à accoster le navire "Ocean Viking", au large de la Sicile. L'attitude des autorités italiennes est "contraire au droit de la mer et à l'esprit de solidarité européenne", déclare une source gouvernementale française interrogée par l'AFP.
Plus tôt dans la soirée, la nouvelle Première ministre italienne d'extrême droite Giorgia Meloni avait remercié la France qui selon elle acceptait d'accueillir l'"Ocean Viking" dans l'un de ses ports. "Nous voulons dire à quel point nous apprécions la décision de la France de prendre sa part de responsabilité face à l'urgence migratoire, qui jusqu'à présent reposait sur les épaules de l'Italie et de quelques autres pays méditerranéens, en ouvrant ses ports au navire Ocean Viking", avait déclaré Giorgia Meloni dans un communiqué.
Dans la journée, l'ONG SOS Méditerranée avait demandé à la France d'assigner un port sûr pour le débarquement des 234 migrants. "On est dans une impasse totale face au silence assourdissant de l'Italie", avait expliqué la directrice de SOS Méditerranée, Sophie Beau, alors que Rome n'avait accédé à aucune de ses 43 demandes de port sûr.
Le 9 novembre, le gouvernement, par la voix de son porte-parole Olivier Véran, demande à l'Italie de "jouer son rôle" et de "respecter ses engagements européens", en accueillant le navire. "Le bateau est actuellement dans les eaux territoriales italiennes, il y a des règles européennes extrêmement claires et qui ont été d'ailleurs acceptées par les Italiens qui sont, de fait, le premier bénéficiaire d'un mécanisme de solidarité financier européen", rappelle Olivier Véran.
De son côté, la Commission européenne appelle au "débarquement immédiat au port sûr le plus proche" des 234 migrants, estimant que "la situation à bord du navire a atteint un niveau critique et doit être résolue de toute urgence pour éviter une tragédie humanitaire".
Acte 3 : Darmanin annonce l'accueil du navire et fustige l'Italie qui "ne se comporte pas comme un Etat européen responsable"
Nouveau rebondissement : l'"Ocean Viking" est finalement accueilli ce vendredi par la France au port de Toulon et "un tiers" des passagers migrants seront "relocalisés" en France, a annoncé, jeudi, Gérald Darmanin.
"C'est à titre exceptionnel que nous accueillons ce bateau, au vu des quinze jours d'attente en mer que les autorités italiennes ont fait subir aux passagers", précise le ministre. Il ajoute que les passagers qui ne répondent pas aux critères de demandeurs d'asile "seront reconduits directement". Trois migrants dans un état de santé grave et l'un des migrants rescapés les accompagnant ont dû être évacués par hélicoptère vers l'hôpital de Bastia, en Corse, jeudi dans la matinée après cette longue errance maritime.
Le ministre de l'Intérieur dénonce par la même occasion le "choix incompréhensible" de l'Italie de ne pas accueillir ce bateau. L'Italie a "pris le parti de ne pas se comporter comme un Etat européen responsable", regrette-t-il. En guise de protestation, la France décide de suspendre "à effet immédiat" l'accueil prévu cet été de 3500 réfugiés actuellement en Italie.
Le ministre de l'Intérieur rappelle qu'un mécanisme européen permet une relocalisation dans d'autres pays européens des réfugiés arrivés notamment en Italie dans le cadre du droit international et du droit de la mer. Il appelle "tous les autres participants (à ce mécanisme), notamment l'Allemagne" à suspendre également l'accueil prévu des réfugiés actuellement en Italie. La France prendra des mesures de "renforcement des contrôles aux frontières" avec l'Italie, ajoute-t-il. Paris "tirera aussi les conséquences" de l'attitude italienne sur les autres aspects de sa "relation bilatérale", complète le ministre.
Acte 4 : Rome dénonce une réaction française "totalement incompréhensible"
La réaction italienne ne se fait pas attendre. Quelques heures après l'annonce française, le ministre de l'Intérieur du gouvernement Meloni, Matteo Piantedosi, dénonce comme "totalement incompréhensible" la décision française de mesures de rétorsion envers Rome. "Ce que nous ne comprenons pas est la raison pour laquelle l'Italie devrait accepter de bon gré ce que les autres ne sont pas disposés à accepter", rétorque-t-il dans un communiqué.
"Cette année, presque 90 000 personnes ont débarqué en Italie. Treize pays européens se sont engagés à reprendre au total 8 000 personnes, moins d'un dixième. Jusqu'à présent, un total de 117 personnes ont été prises en charge (0,13% des arrivées), dont 38 par la France (0,04%), précise le ministre italien.
Il dénoncé la volonté "d'imposer le principe que l'Italie soit l'unique arrivée européenne possible pour les immigrés illégaux" et le fait qu'en dépit des affirmations de solidarité européenne, la péninsule "a affronté jusqu'à présent seule ce problème". "Les pays d'arrivée ne peuvent pas porter seuls la responsabilité exclusive de gestion des flux" de migrants, conclut Matteo Piantedosi.
Un bras de fer avait déjà opposé les Européens à l'Italie il y a quatre ans, sous le gouvernement de Matteo Salvini, sur l'accueil des bateaux humanitaires recueillant des migrants. Paris et Rome s'étaient notamment accrochés autour du sort de l'"Aquarius" en juin 2018, l'ancien navire de l'ONG SOS Méditerranée, qui avait finalement dû débarquer à Valence en Espagne après avoir récupéré 630 migrants au large de la Libye.
