Le temps d'un discours, samedi 3 septembre, Recep Tayyip Erdogan a laissé ses habits de pacificateur au placard. Le président turc, loué pour sa médiation entre la Russie et l'Ukraine, s'est laissé aller à l'insulte et aux menaces de guerre contre un de ses (supposés) alliés de l'Otan, la Grèce : "si vous allez trop loin, le prix à payer sera lourd".
Erdogan reproche à Athènes de violer l'espace aérien turc et de mettre en joue ses avions au-dessus de la Méditerranée - des accusations rejetées par l'intéressée. Il menace, sans prendre de gants, de reproduire l'invasion de Poutine, cette fois au sud de l'Europe : "Votre occupation des îles [de la mer Égée, proches de la Turquie, NDLR] ne nous lie en rien. Le moment venu, nous ferons le nécessaire. Nous pouvons arriver subitement, dans la nuit."
Détourner le regard d'une inflation à 80%
Inquiétant, mais peu surprenant. Pour le président turc, menacer de faire la guerre à ses voisins est presque devenu un exercice de rhétorique quotidien. Il annonce par exemple, depuis quatre mois, que ses troupes vont envahir le nord de la Syrie, sans effet visible pour l'instant. "Tous les Européens comprennent bien qu'Erdogan est ce type colérique qui, dès qu'une élection approche, va dire tout ce qui lui passe par la tête pour se montrer agressif et enflammer sa base, souffle Sinan Ciddi, spécialiste de la Turquie et professeur à la Georgetown University, à Washington. Mais la Turquie n'a ni la puissance militaire ni l'envie d'envahir des îles grecques. Cette rhétorique enflammée a des visées purement internes."
Les paroles d'Erdogan doivent être analysées à l'aune de l'élection présidentielle de juin 2023, quand il remettra son trône en jeu. Ses invectives contre la Grèce ne doivent rien au hasard : deux jours plus tard, lundi 5 septembre, tombaient les chiffres officiels de l'inflation en Turquie, qui atteint 80%. Un chiffre déjà mirobolant, mais probablement sous-évalué. Un institut indépendant, l'ENAG, estime cette hausse du coût de la vie pour les Turcs à... 181% en un an !
"Erdogan espère une réaction occidentale"
Le pouvoir turc peut tenter de manipuler les chiffres, la réalité du portefeuille est implacable et se retrouve dans les sondages. Aujourd'hui, l'alliance menée par Erdogan ne dépasse pas les 33% d'intentions de vote et ne serait pas en mesure de gouverner. Reste qu'un conflit avec l'Europe serait la pire des options, pour le gouvernement, son économie ne pouvant pas tenir trois jours face à des sanctions occidentales.
"Si la Turquie s'attaquait à un allié de l'Otan, ce serait un tremblement de terre majeur, il est très peu probable qu'on aille jusque-là, estime Marc Pierini, ancien ambassadeur de l'Union européenne à Ankara. Il est en revanche possible que de telles provocations verbales soient suivies de micro-opérations consistant à planter un drapeau sur un rocher. Erdogan espère une réaction occidentale, afin de projeter une image de leader fort à la tête d'une Turquie attaquée."
Les menaces et les références aux guerres du passé, notamment aux massacres commis par la Turquie contre les populations grecques en 1922, risquent de reprendre de plus belle dans les mois à venir. Athènes le sait, et se prépare à subir des provocations toujours plus fortes jusqu'à juin 2023.
