Le 3 février 2013, Nicola Sturgeon réalise un rêve de fan. Après un intense lobbying auprès du consulat danois, elle parvient à s'afficher aux côtés de Birgitte Nyborg, la Première ministre - fictive - du Danemark dans la série Borgen, une femme au pouvoir. Ou plutôt de son interprète à l'écran, Sidse Babett Knudsen, en tournée promotionnelle, ce jour-là, dans un cinéma d'Édimbourg. L'année suivante, comme son héroïne préférée, elle prend la tête d'un gouvernement, celui de l'Ecosse, à la population équivalente à celle du royaume scandinave (5,5 millions d'habitants).

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Le parallèle s'arrête-là. Aujourd'hui, à la différence de l'Etat nordique, l'Ecosse, depuis le Brexit, ne fait plus partie de l'Union européenne, même si sa population a voté à 62% pour y rester. Elle n'est pas non plus un Etat indépendant, mais une nation faisant partie du Royaume-Uni. Pour combien de temps encore ? Les élections législatives de ce 6 mai pourraient bien constituer une étape importante vers son émancipation. C'est ainsi que l'entend Nicola Sturgeon, dont le Parti national écossais (SNP) domine les sondages. La Première ministre, assurée d'être reconduite à son poste, a déjà prévenu qu'une majorité indépendantiste au parlement d'Édimbourg constituerait à ses yeux un plébiscite en faveur d'un nouveau référendum sur l'indépendance, le combat de sa vie et le meilleur moyen de devenir membre du club européen.

Une telle consultation ne peut cependant se faire sans l'aval de Londres. Le Premier ministre britannique lui accordera-t-il cette faveur ? Boris Johnson a déjà prévenu que non, un tel vote ne pouvant se tenir "qu'une fois par génération". Or les Ecossais se sont déjà prononcés en 2014, rejetant à 55,3% l'indépendance. De son propre aveu, BoJo ne compte pas rester dans l'histoire comme celui qui aura permis la désunion du Royaume-Uni. Nicola Sturgeon rêve a contrario de s'en émanciper. Pour elle, l'Acte d'union de 1707 entre l'Ecosse et l'Angleterre est un mariage forcé. Et il est en temps de divorcer.

La Première ministre d'Ecosse Nicola Sturgeon le 23 mars 2021 à Edimbourg

Nicola Sturgeon, le 23 mars 2021, au parlement d'Edimbourg.

© / afp.com/Jane Barlow

Pour les tabloïds britanniques conservateurs, elle est "la femme la plus dangereuse de Grande-Bretagne". Elle l'est d'autant plus, à leurs yeux, qu'elle possède une grande habilité politique et jouit d'une popularité hors-norme, qui dépasse la simple cause indépendantiste. "C'est un grand avantage pour nous", reconnaît d'ailleurs Alyn Smith, député SNP à Westminster. A 50 ans, elle en compte presque 35 de militantisme, à arpenter le terrain et débattre, sans jamais se lasser. Pour les Ecossais, elle est dorénavant "Nicola" et non plus l'ombre de son ancien mentor, Alex Salmond, autre titan de la cause indépendantiste et Premier ministre avant de lui céder la place.

Un bilan mitigé

De fait, rien ne semble pouvoir entamer sa popularité. Ni sa guerre fratricide avec Alex Salmond, blanchi par la justice après avoir été accusé d'agressions sexuelles par neuf femmes. Ni les aspects les moins positifs de son bilan à la tête du gouvernement : l'explosion des morts par overdose, le retard éducatif toujours aussi important des jeunes Ecossais par rapport au reste du Royaume-Uni, et l'aggravation des inégalités en matière de santé. Autant de compétences relevant d'Édimbourg et non de Westminster.

"On note en fait peu de différence, en matière de politique publique, entre l'Ecosse et le reste du Royaume-Uni est marginale", relève Emily St Denny, chercheuse à l'université de Copenhague. Mais Nicola Sturgeon maîtrise l'art de se mettre en valeur. Elle ne rate jamais une occasion de se démarquer positivement de Boris Johnson, figure honnie au nord du mur d'Hadrien. Pendant la crise du Covid, elle a su communiquer sans tergiverser, à la différence du leader conservateur, n'hésitant pas à confiner plus tôt et déconfiner plus prudemment que lui. Et quand le Premier ministre anglais a annoncé une augmentation de 1% des salaires du personnel médical en mars, elle a tenu à marquer sa différence avec une hausse de 4% pour les soignants écossais. Une approche qui sert la cause indépendantiste : le oui a dominé les sondages la majeure partie de l'année 2020.

Que fera-t-elle si Londres lui oppose une fin de non-recevoir à un référendum ? Nombreux sont ceux, au sein du mouvement nationaliste, à trouver qu'elle ne s'est pas montrée assez offensive. "Avec elle, c'est la politique des petits pas, estime l'ancien journaliste David Gow, éditeur du blog Scepticalscot. Elle n'a pas saisi l'opportunité du Brexit pour demander une nouvelle consultation et a donné l'impression que cela pouvait attendre et n'arriverait jamais." Au SNP, on n'exclut cependant pas de se passer de la permission de Boris Johnson pour faire passer un projet de loi relatif à un référendum au parlement d'Édimbourg.

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Un risque élevé pour Nicola Sturgeon : il reviendrait alors à la Cour suprême du Royaume-Uni de décider si la démarche est conforme au droit. Si celle-ci dit non, la Première ministre pourrait se trouver à court d'option légale. Osera-t-elle en passer par l'organisation de manifestations de masse et d'un référendum "sauvage", comme le lui demandent certaines factions indépendantistes inspirées par l'exemple catalan ? Cela pourrait éloigner d'elle une partie de son électorat. Et lui faire perdre, au passage, de son aura. La patronne du SNP devra encore beaucoup batailler pour, à l'instar de l'héroïne de Borgen, être à la tête d'un pays indépendant comme le Danemark.