C'est vieux comme le monde : les épidémies ont toujours eu leurs têtes de Turc. Les immigrants irlandais du début du XXe siècle aux Etats-Unis étaient accusés de répandre la typhoïde, comme le furent les médecins juifs d'Union soviétique de causer la mort des apparatchiks du régime. Les communautés désignées comme étrangères eurent de tout temps les mêmes surnoms : "parasites", "vermine", "microbes"... "virus".

Le coronavirus avait besoin de boucs émissaires : ce furent les Chinois, premiers messagers de l'épidémie, et, au-delà d'eux, les migrants. A Prague, a rapporté l'AFP, un établissement affichait sur sa porte : "Pour protéger la santé publique, le restaurant n'acceptera pas temporairement les clients chinois." A Venise, des touristes chinois se sont fait cracher dessus.

A Prague, à Paris, à Rome, à Berlin, à Stockholm et même à Londres, un virus invisible suscite l'affolement général, tandis qu'à côté de nous, en Syrie, 1 million d'êtres humains abandonnés à la barbarie nous appellent à l'aide dans l'indifférence générale. Il aura fallu la collision de ces deux phénomènes pour que l'Union européenne se retrouve soudain au pied du mur - de ses murs, de ses frontières. En se fermant au monde pour cause de virus, la Chine révèle notre vulnérabilité : une dépendance vertigineuse à ses exportations et à sa puissance. En feignant d'ouvrir ses frontières vers la Grèce, la Turquie révèle notre indignité : nos portes fermées aux centaines de milliers de civils fuyant depuis 2011 la tragédie syrienne, notre lâcheté à ne pas nous être proportionnellement réparti le million de réfugiés de 2015, à ne pas avoir accompagné le geste d'humanité d'Angela Merkel comme l'ont fait alors l'Autriche et la Suède.

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Il y aurait un portrait à faire des dirigeants européens en fonction de leur attitude sur l'épidémie. Les nationalistes n'ont pas attendu pour établir un lien entre le virus et les migrants. Matteo Salvini, le démagogue en chef de la Ligue, a sauté sur cette occasion en or dans sa stratégie de reconquête du pouvoir : accuser le gouvernement de ne pas "protéger les Italiens", appeler à "blinder" les frontières, mélanger l'arrivée du virus avec celle d'un bateau de réfugiés venus d'Afrique - bien qu'aucun des cas diagnostiqués en Italie n'ait eu alors le moindre rapport avec l'Afrique. En France, Marine Le Pen lui a emboîté le pas, fustigeant "l'irresponsabilité" de Macron et brandissant "la fermeture des frontières" comme remède miracle à l'épidémie.

Le coronavirus est en train de contaminer le monde

En Hongrie, Viktor Orban, expert dans l'art de distiller des messages subliminaux, a laissé ses porte-parole insinuer l'existence d'"un certain lien entre le coronavirus et l'immigration illégale", utilisant l'épidémie pour bloquer l'accès des zones de transit aux demandeurs d'asile. Boris Johnson, lui, a répété sa tactique habituelle face à une crise majeure : la fuite. Tétanisé par le coronavirus comme il l'avait été par sa victoire au référendum de 2016, il a prudemment disparu plusieurs jours avant de revenir en guerrier triomphant, "sur le pied de guerre".

Le coronavirus est en train de contaminer le monde, les têtes autant que les corps. En Europe, où les nationalistes de tout poil ont le vent en poupe, son surgissement est le prétexte idéal pour dénoncer les démocraties ouvertes et ce qui va avec - le concept a toujours son petit succès : "les aberrations du système néolibéral". Comme si les épidémies avaient attendu la mondialisation pour faire leurs ravages. Comme si une fantasmatique "fermeture des frontières" suffisait à les éviter. Comme si l'Iran, l'un des régimes les plus nationalistes, les plus fermés, les plus hostiles au "système néolibéral", n'était pas aussi l'un des pays les plus atteints par le coronavirus. Comme si, au XIVe siècle, la peste noire n'avait pas fait 25 millions de morts en cinq ans, soit de 30 à 50 % de la population européenne. Comme si, en 1918, la grippe espagnole n'avait pas tué, selon les évaluations, entre 50 et 100 millions de personnes (dont mon arrière-grand-mère), soit 2,5 à 5 % de la population mondiale.

A partir d'une analyse des épidémies depuis 1960, l'hebdomadaire The Economist a démontré que les démocraties, certes moins aptes que les dictatures à dicter les comportements, ont une capacité de réaction facilitée par la transparence des informations. Le taux de mortalité en cas d'épidémie est plus élevé dans les pays autoritaires que dans les pays démocratiques. Des frontières "blindées" arrêtent aussi peu les virus que les drames humains qui nous obligent.