C'est promis, j'essaierai de résister à la tentation (très forte) de verser dans le triomphalisme chic et revanchard du women power. J'éviterai surtout de tomber dans le panneau des supposées "qualités féminines" et de leur ramassis de clichés - douceur, intuition, sensibilité, dévouement maternel et autres bla-bla-bla. Ces précautions étant prises, il faudrait être aveugle pour ne pas l'admettre : qui sont les actuels dirigeants qui s'illustrent avec le plus de talent, de conviction, de persuasion, de maîtrise, de brio, de réussite, de force calme et d'intelligence du dialogue face à cette crise mondiale d'une violence sans précédent ? Qui sont les chefs d'Etat et de gouvernement qui manifestent le meilleur leadership ? Les femmes.
Angela Merkel en Allemagne. Mette Frederiksen au Danemark. Sanna Marin en Finlande. Katrin Jakobsdottir en Islande. Erna Solberg en Norvège. Tsai Ing-wen à Taïwan. Jacinda Ardern en Nouvelle-Zélande. Sept femmes d'Etat ayant en commun d'avoir apporté les réponses les plus efficaces au Covid-19, et dont les pays sont parmi les moins touchés par la pandémie. Et aussi Christine Lagarde et Ursula von der Leyen, à la Banque centrale et à la Commission européennes, qui ont réagi de manière exceptionnelle au tsunami économique engendré par la crise sanitaire. En entérinant l'initiative révolutionnaire d'Angela Merkel et d'Emmanuel Macron sur la mutualisation partielle des dettes, la présidente de la Commission a franchi un pas historique vers la solidarité européenne et l'Europe politique, contre les égoïsmes nationalistes. Enfin, last but not least, respect pour celle qui a prononcé le discours le plus admirable par sa sobriété, sa concision, son empathique appel à la résilience, et pour le charisme émanant de sa longévité : la reine d'Angleterre.
Le signe d'une démocratie avancée
Quelle mouche a donc piqué toutes ces femmes puissantes ? Certes, les Etats qu'elles dirigent sont petits et donc peu comparables, Allemagne exceptée. Certes, il arrive que des dirigeants (Corée du Sud) réussissent mieux que des dirigeantes (Belgique). Certes, le leadership n'explique pas tout dans cette crise aux multiples facteurs (densité de population, mode de vie, fréquence des relations avec la Chine, hasard des clusters et des zones touchées). Il y a néanmoins des explications à ce phénomène naissant.
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La première est que les femmes n'ont une chance d'arriver au sommet du pouvoir que dans les démocraties avancées, dotées d'un degré de civilisation et d'un sens civique suffisamment mûrs pour les élire - et donc pour s'imposer une discipline collective en temps de crise. La deuxième explication tient aux illusions du club des virils. Trump, Johnson, Bolsonaro, Poutine, ces dirigeants nationalistes qui affichent les bilans les plus calamiteux sont aussi les plus crâneurs, préférant serrer les mains plutôt que d'avouer la pénurie de masques.
Macron a failli rejoindre le club en se rendant ostensiblement dans un théâtre bondé le 6 mars - quelques jours avant d'imposer le confinement général, puis de pousser Merkel à faire sa révolution. Les femmes n'éprouvent pas le besoin d'étaler toute cette testostérone. Elles ont dû lutter plus que les hommes pour en arriver là, braver bien des préjugés et des sarcasmes, si bien que les rares élues parmi elles sont rarement des mauviettes.
Le plan en dix points du
Que nous enseignent-elles ? Elles ont intégré les principes de base du leadership tels que les a exposés en dix points un stratège actuellement très énervé, Alastair Campbell. Habitué à affronter des crises majeures auprès de Tony Blair, à commencer par la guerre clivante du Royaume-Uni en Irak, l'ex-spin doctor est monté sur le ring face à un Boris Johnson tournicotant sans queue ni tête, responsable du bilan macabre le plus calamiteux d'Europe. A la BBC, il a sorti avec une énergie rageuse les dix points qu'il désespère de voir mis en oeuvre. "Stratégie claire". "Concentration des décisions". "Implication totale dans la crise." "Empathie avec le public." Etc.
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Les femmes dirigeantes ont de quoi compléter la liste : simplicité, sobriété, calme, dialogue, confiance. "C'est sérieux, prenez-le au sérieux", s'est contentée de déclarer Angela Merkel au début de la pandémie, dans un très rare discours télévisé. Au bout de presque seize ans de pouvoir, la chancelière physicienne n'est pas seulement la championne de la crise sanitaire. Forte de sa maîtrise de la pandémie et de la confiance inspirée par son leadership imperturbable, elle a pu embarquer son Parlement et devenir soudain, à la toute dernière minute, la grande Européenne que l'on n'espérait plus.
Marion Van Renterghem est lauréate du prix Albert-Londres, auteure d'une biographie d'Angela Merkel et d'un essai autobiographique sur l'Europe intitulé Mon Europe, je t'aime moi non plus (Stock, 2019).
