Aucun Britannique n'a oublié le 31 janvier 2020, date du divorce officiel entre le Royaume-Uni et l'Union européenne. Mais ils sont plus rares à se souvenir que ce même 31 janvier, peu avant l'heure fatidique de son indépendance, les autorités avaient annoncé les deux premiers cas de coronavirus dans le pays. Boris Johnson n'y avait d'ailleurs prêté qu'une attention relative. L'heure était à sa victoire et à son oeuvre, sa chose, son Brexit, cette machine à bonheur qu'il avait promise au peuple pour accéder au pouvoir.
Encore lui fallait-il ne pas rater la suite : investir massivement dans les infrastructures et le service public de santé (le NHS, dont les fonds avaient été amputés par son propre parti Tory) et favoriser à la fois l'entreprise et les circonscriptions du Nord abandonnées par le Labour, à coups de dérégulations et de dépenses publiques. Un programme plein de promesses intenables, de culot éhonté et de contradictions, à l'image de ce conservateur très spécial : économiquement de droite et de gauche, sociétalement libéral, politiquement nationaliste et populiste dans sa stratégie de conquête.
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Jusqu'à présent, tout lui réussissait. Mais le coronavirus est arrivé comme un rabat-joie, clouant sur place l'économie britannique et, avec elle, un projet fondé sur un fort endettement de l'Etat. Le Brexit qui lui a tant porté chance est devenu la cause de son aveuglement. Boris Johnson a fait de ce totem gagnant une obsession, une idéologie, une religion - avec ses dogmes et ses tabous (la nation est une vertu, l'UE un péché), ses prières ânonnées en boucle ("Take back control", "Get Brexit done"), et son exorciste en chef, lui-même, qui a d'abord tenté la magie noire en prenant le pari fou d'une "immunité collective".
Fanfaronnade et déni de réalité
La manière dont "l'idéologie Brexit" a déteint sur la politique face au coronavirus est fascinante. Mêmes tactiques, mêmes clichés. Les formules magiques sur la fierté nationale et l'exceptionnalisme britannique, soufflées par l'âme damnée de Downing Street, le conseiller spécial Dominic Cummings. La comparaison incessante avec la Seconde Guerre mondiale. L'arrogance et l'illusion de la grandeur insulaire, d'une Grande-Bretagne héroïque et invincible, résistante aux virus autant qu'aux nazis - contrairement à la France ou à l'Italie, ces pauvres bougres du Sud.
Le même souffle optimiste, les mêmes incantations floues, la même fanfaronnade, le même amateurisme, le même déni de réalité. Boris Johnson s'est vanté de serrer les mains, a séché les réunions de la cellule de crise, a menti devant la Chambre des communes faute de savoir répondre aux questions précises de l'implacable dirigeant du Labour Keir Starmer, s'est félicité du "succès" du gouvernement face à la pandémie quand son pays enregistrait un record de mortalité. Parallèlement, il s'entête à ne rien céder dans les négociations avec Bruxelles, au risque de tout perdre - mais l'idéologie, elle, sera sauve.
Le pire bilan de l'Europe
Au nom du dieu Brexit, Boris Johnson a imaginé qu'échapper au confinement placerait le Royaume-Uni dans une position économique dominante qui écraserait les Européens. Au nom du dieu Brexit, il a refusé de participer à un appel d'offres de l'Union européenne pour l'achat collectif de respirateurs et a préféré acheter en Turquie du matériel de protection - avant de se rendre compte qu'il n'était pas aux normes et inutilisable. Au nom du dieu Brexit, le Premier ministre a commencé par ignorer l'épidémie, refusant même d'interdire les rassemblements quand presque toute l'Europe se confinait. Obligé à un virage sur l'aile, face aux prévisions alarmistes sur le bilan humain et sur l'explosion du NHS, il a fini par imposer le confinement - trop tard.
Le Royaume-Uni affiche désormais non seulement le pire bilan de l'Europe en nombre de décès liés au Covid-19 (60 000, selon le Financial Times, soit le double de la France pour une population égale), mais aussi le pronostic de récession le plus pessimiste (une chute de 14 % de la richesse nationale, selon le gouverneur de la Banque d'Angleterre).
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A trop jouer au sorcier populiste, Boris Johnson a perdu sur toute la ligne. Son charme frimeur, son brio, sa drôlerie, son nouveau bébé et sa résurrection après avoir été durement frappé par le virus lui valent encore d'être populaire. Mais ses erreurs fatales commencent à se voir. Même le très conservateur Spectator, l'hebdomadaire qu'il a dirigé et qui n'aime rien tant que se moquer de notre pays de gauchistes en grève, se met à donner la France en exemple. C'est dire le désarroi qui règne sur l'île exceptionnelle.
Marion Van Renterghem est lauréate du prix Albert-Londres, auteure d'une biographie d'Angela Merkel et d'un essai autobiographique sur l'Europe intitulé "Mon Europe, je t'aime moi non plus" (Stock, 2019).
