Le retour en Russie et l'arrestation dans la foulée d'Alexeï Navalny continuent de faire des remous dans le pays. Les manifestations le week-end passé pour appeler à la libération de l'avocat et opposant politique, également réclamée par l'UE et les Etats-Unis, ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes et ont débouché sur plus de 4000 interpellations et une vingtaine d'affaires pénales qui pourraient entraîner de lourdes peines d'emprisonnement.
Les soutiens de Navalny ne se découragent pas pour autant : de nouvelles mobilisations sont prévues dimanche à travers la Russie, avec pour toile de fond la comparution de l'opposant devant des juges, prévue la semaine prochaine. Le Parquet et la police, qui ont multiplié ces derniers jours les avertissements à ceux qui voudraient prendre part aux prochaines protestations, ont monté la pression d'un cran vendredi en déclarant que les manifestants pourraient être poursuivis pour "émeutes de masse" si les rassemblements se soldaient par la violence.
Signe que le pouvoir, Vladimir Poutine en tête, craint un effet boule de neige ? Explications nuancées avec Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférences en sciences politiques à l'université Paris-Nanterre spécialiste des sociétés post-soviétiques.
L'Express : L'ampleur des manifestations provoquées par l'arrestation de Navalny est-elle surprenante ?
Anna Colin Lebedev : Les observateurs de la politique intérieure russe ne s'attentaient pas à une mobilisation d'une telle importance. Pas tant sur le nombre de participants : qu'il y en ait eu plusieurs dizaines de milliers n'est pas étonnant. En revanche, l'étendue territoriale est plus surprenante, le fait que des manifestations sensibles se soient déroulées dans plus de 120 villes malgré un climat parfois très inhospitalier pour une mobilisation de rue.
Le pouvoir politique arrive de toute façon relativement mal à anticiper les chiffres de participation, et les redoute. Ceci étant, ces mouvements protestataires dans les grandes villes ont lieu depuis plusieurs années. Il ne s'agit donc pas d'une vague massive et inattendue, mais un nombre conséquent de Russes a effectivement répondu à l'appel à manifester d'Alexeï Navalny.
Ceux qui sont sortis dans la rue appartiennent néanmoins aux mêmes catégories que dans les précédentes manifestations : plutôt des urbains diplômés de 30 à 45 ans. Le pouvoir redoutait la présence d'enfants, et avait mis en place toute une campagne de contre-propagande à l'école, à travers les enseignants et les directeurs, pour inciter à ne pas sortir le jour des manifestations. Et effectivement, en tout cas à Moscou, il y avait moins de mineurs que d'habitude dans ce type d'événements.
Comment sont perçues les arrestations des soutiens de Navalny ?
C'était attendu. Une fois de plus, ce sont des mécanismes habituels pour ceux qui participent aux manifestations anti-Poutine. Tous ceux qui étaient dans la rue, quelle que soit la ville, savaient que le risque d'interpellation était important. Les gens s'y sont donc rendus totalement préparés, avec une réflexion sur des vêtements chauds à prévoir, les pièces d'identité et les téléphones à prendre avec soir, etc. Et pour les figures plus médiatiques proches de Navalny, le risque d'interpellation en amont des manifestations était anticipé, le pouvoir avait ciblé certains meneurs potentiels pour les sortir du jeu le temps de la contestation. Mais ceux qui se mobilisent savent que c'est une affaire au long cours, qu'une seule manifestation ne suffira pas à provoquer un bouleversement.
Le pouvoir craint-il un phénomène similaire à la Biélorussie ?
Craindre ? Non, pas véritablement. Mais il a devant les yeux cet exemple biélorusse d'une protestation qui traîne et ne se calme pas. Cependant, les forces de l'ordre russes sont convaincues de pouvoir mieux contrôler la situation qu'on ne le fait à Minsk. Car les deux cas ne sont pas du tout semblables. La différence principale tient dans le fait qu'autant, en Russie, les cycles de protestation sont récurrents et réguliers - au moins tous les deux ans -, autant en Biélorussie, on est passé de rien à tout, d'une société où la contestation était inexistante, à une situation où elle a été d'emblée massive en fédérant toutes les couches de la population (urbains, ruraux, jeunes, vieux, intellectuels, etc.).
En Russie, les protestations ne concernent pas toutes les catégories sociales et d'âges. Le portrait sociologique des manifestants reste assez stable d'année en année. Encore en 2019, le pays a connu d'importantes manifestations à l'occasion d'élections partielles, ainsi qu'au moment de la révision constitutionnelle et d'une marche en mémoire de l'opposant assassiné Boris Nemtsov.
Il faut prendre en compte un effet paradoxal dans les présentes manifestations : c'est la couverture médiatique qui enclenche le processus contestataire. Des analystes estiment que la communication des médias pro-gouvernement contre le mouvement et les consignes données dans les administrations pour dissuader de participer ont informé toute une partie de la population de l'existence dudit mouvement. Cette possibilité de contestation a été médiatisée par le pouvoir lui-même,s'étendant ainsi à d'autres cercles que les soutiens habituels de Navalny.
Comment Vladimir Poutine réagit-il face à ces manifestations ?
Il ne réagit pas. Le positionnement du pouvoir russe consiste à dire que la mobilisation est insignifiante. Tout ce qui est mis en place pour limiter la contestation est présenté comme du simple maintien de l'ordre. De manière générale, ce n'est pas un pouvoir très à l'écoute de la voix de la rue. Ecouter les revendications sous cette forme est considéré comme un échec. Le pouvoir russe est prêt à écouter la population quand elle s'exprime via des corps constitués, mais la foule, non.
Quelle réception a connu l'enquête d'Alexeï Navalny sur le palais de Poutine, qui compte plus de 100 millions de vues sur YouTube ?
Précisément, la vidéo a été largement vue sur YouTube. Mais ce n'est pas un document qui arrivera chez tous les Russes, pour peu qu'ils n'aient pas internet ou ne se rende pas sur ce site. En réalité, ceux qui sont allés voir l'enquête de Navalny étaient déjà sympathisants de l'opposition et critiques du pouvoir. Les autres ne l'ont pas vu ou presque.
Il faut également prendre en compte une posture caractéristique de la société russe, qui consiste à dire que "de toute façon tous les politiciens volent". Il y a derrière cela quasiment l'idée que le pouvoir actuel ayant déjà volé, il ne le fera pas plus, alors que les suivants, dans un nouveau cycle, feront encore pire. La corruption est vue, non pas comme normale, mais en tout cas pas illogique. Les enquêtes sur le sujet n'ont pas eu beaucoup d'effet d'ailleurs.
L'enrichissement illégal de l'ancien Premier ministre Dmitri Medvedev par exemple, révélé par Navalny, n'a indigné que ceux qui l'étaient déjà. Mais ça a laissé indifférent les autres, qui croient volontiers à la véracité de ses révélations d'ailleurs : ils n'ont pas besoin de se dire que c'est faux, ils ne trouvent simplement pas cela grave.
Aujourd'hui, personne ne peut dire quel élément déclencheur pourrait donner de l'ampleur à la manifestation. Je ne suis même pas convaincue qu'une tentative d'assassinat de Navalny qui réussirait puisse jouer ce rôle. Souvent, ces déclencheurs ne sont d'ailleurs pas des événements majeurs. C'est pourquoi il est difficile d'anticiper le moment où le degré d'insatisfaction des Russes sera trop fort. Même si de petits indices s'accumulent, avec une situation économique qui se dégrade et une gestion de la pandémie très critiquée. La colère monte donc dans la société, mais il faut se garder d'y voir une corrélation avec les manifestations.
