Amie de Marion Maréchal-Le Pen et, plus généralement, proche de l'extrême droite française, Daria Douguina est morte dans un attentat à Moscou, samedi soir, qui visait probablement son père, l'idéologue et philosophe Alexandre Douguine que certains ont surnommé, un peu abusivement, "le Raspoutine de Poutine", en référence au conseiller de Nicolas II. Chantre d'une pensée antilibérale, antioccidentale et antimodernité, ce dernier, qui est visé par des sanctions américaines depuis 2014, a, en grande partie, façonné la matrice idéologique et la Weltanschauung ("vision du monde") des militaires russes, de l'élite politique moscovite et indirectement influencé Vladimir Poutine lui-même.
La fille de l'idéologue russe proche du Kremlin a été tuée samedi soir dans l'explosion de sa voiture dans la région de Moscou. Daria Douguina, journaliste et politologue était au volant d'une Toyota Land Cruiser au moment où celle-ci a explosé avant de prendre feu, sur une autoroute près du village de Bolchiïe Viaziomy, à une quarantaine de kilomètres de Moscou. Nul ne sait, à ce stade qui se trouve derrière l'attentat. Aucune piste n'est exclue, y compris celle d'opposants russes à la guerre, ou un règlement de comptes au sein de l'extrême droite russe, voire une manipulation visant à mobiliser l'opinion russe derrière ma causse de la guerre.
Le Kremlin s'est cependant empressé d'affirmer que la piste ukrainienne -des Ukrainiens infliltrés en Russie?- était la plus probable. "Si la piste ukrainienne est confirmée par les autorités compétentes, il s'agira d'une politique de terrorisme d'État du régime de Kiev", a expliqué Maria Zakharova, porte-parole de la diplomatie russe, dans un télégramme. De son côté, Mykhailo Podoliak, conseiller du président ukrainien, a démenti toute implication ukrainienne dans l'attentat. "L'Ukraine n'a sans doute rien à voir avec l'explosion, car nous ne sommes pas un État criminel", a déclaré M. Podoliak lors d'une intervention télévisée.
Daria Douguina, 29 ans, est probablement morte à la place de son père qui aurait dû se trouver au volant du véhicule piégé. Quoi qu'il en soit, la jeune femme n'était pas seulement une "fille de". Elle même était une activiste. Imprégné des idées de son père, elle était récemment invité à la télévision russe pour faire la promotion de "l'opération spéciale" qui se traduit sur le terrain par le massacre de civils, des bombardements d'enfants innocents et les tortures de prisonniers. Elle est également intervenue des derniers mois sur dees chaînes de télévision turque, pakistanaise, chinoise, indienne. Journaliste et analyste politique, selon le communiqué des enquêteurs russes, elle soutenait à fond l'invasion de l'Ukraine par Moscou. Comme son père, elle a été sanctionnée par les autorités britanniques et américaines pour "désinformation" en ligne. Récemment, elle s'est rendue sur les ruines encore fumantes de l'usine Azovstal, a Maripoul, pour célébrer la victoire russe sur les "nazis" ukrainiens.
Dans un récente interview à un site d'extrême droite française, elle se déclarait fière de figurer parmi les personnes sanctionnées par l'Occident : "J'ai l'honneur d'être dans le même bateau que mon père. Le fait que nous soyons sous le coup de sanctions de la part des États-Unis, du Canada, de l'Australie et du Royaume-Uni est également un symbole que nous, les Douguine, sommes sur la voie de la vérité dans la lutte contre le mondialisme. Je dirais donc que c'est un honneur d'être né dans une telle famille."
Son père, lui, prône depuis trois décennies la création d'un nouvel ordre mondial dont la Russie serait le pivot. Avec, à la clef, une rupture définitive avec l'Occident, ce "cimetière de déchets toxiques" aux "moeurs dépravés" incarné, selon lui, par le mouvement LGBTQ (dixit Alexandre Douguine). "L'Occident moderne, où triomphent les Rothschild, Soros, Bill Gates et Zuckerberg est le phénomène le plus dégoûtant de l'histoire du monde. Plus vite et plus complètement la Russie en sera coupée, plus vite elle reviendra à ses racines", écrit ce prophète du ressentiment qui développe une idéologie nommée "eurasisme" prônant la renaissance de la Russie.
Mais d'où vient Douguine ? Après la chute de l'Union soviétique en 1991, les Russes se mettent en quête d'une nouvelle matrice idéologique pour remplacer le communisme. Sous Boris Eltsine, un comité de réflexion est formé pour y réfléchir, mais il n'aboutit à rien. A l'heure du libéralisme triomphant, le jeune Alexandre Douguine, lui, est persuadé de ne pas assister à "la fin de l'histoire", comme l'affirme Francis Fukuyama, mais au contraire au "choc des civilisations", annoncé par Samuel Huntington. Reste à définir ce qu'est la civilisation russe.

Alexandre Douguine, en 2014, lors d'un meeting de soutien à la région séparatiste du Donbass.
© / Alexander Vilf/Sputnik/AFP
C'est alors que Douguine redécouvre l'eurasisme, un courant de pensée marginal en vogue parmi l'émigration russe des années 1920. Selon les eurasistes, la Russie se définit d'abord par son immensité qui l'oblige à penser de manière impériale et à soumettre les populations hostiles des frontières.
Pour eux, les Russes se doivent d'être anti-Occidentaux. A leurs yeux, Pierre le Grand est d'ailleurs un traître parce qu'il a européanisé le pays en fondant Saint-Pétersbourg. Dans leur imaginaire, les eurasistes - qui s'opposent aux "occidentalistes" russes - se voient plutôt comme les héritiers du Mongol Gengis Khan, fondateur d'un Etat central fort, centralisé et vertical. Et ils n'hésitent pas à dire que le Moyen Age a davantage de noblesse que la Renaissance !
Au fil des années 1990, cette philosophie recueille peu d'écho et Alexandre Douguine devient le compagnon de route de l'agitateur rouge-brun Edouard Limonov pour fonder le Parti national-bolchevique. Puis leurs chemins se séparent. Limonov publie des romans et - plus tard - s'oppose à Poutine, tandis que Douguine fonde une école de géopolitique et se distingue avec son ouvrage le plus célèbre : Fondamentaux de géopolitique (1997).

Edouard Limonov (1943-2020) auquel Emmanuel Carrère a consacré un livre, fut le compagnon de route d'Alexandre Douguine, cofondateur avec lui du Parti national-bolchévique.
© / L'Express
A Moscou, les idées "douguiniennes" infusent, notamment chez les siloviki, ainsi que l'on désigne les "hommes forts" qui dirigent l'armée, l'espionnage, la police. Conseiller du très conservateur député Gennady Zelenev en 1999, Douguine est aussi celui de Sergueï Narychkine, qui deviendra le chef de l'administration présidentielle de Poutine en 2008, puis le patron du renseignement extérieur (depuis 2016). Ce dernier, comme toute l'élite du Kremlin, continue de s'abreuver à la source eurasiste qui prône l'unité des orthodoxes et celle des Slaves.
A partir de l'avènement de Poutine, l'idéologie de Douguine gagne en popularité. L'homme joue un rôle important jusqu'à l'annexion de la Crimée en 2014, qu'il prône dès le début des années 2000, mais il est ensuite en partie discrédité pour ne pas avoir su anticiper la capacité de résistance des Ukrainiens. Aujourd'hui, il n'est pas un "conseiller du prince", comme le sont l'ex-patron du FSB Nikolaï Patrouchev, Tikhon, patriarche de Moscou et "confesseur" du maître du Kremlin, ou encore l'homme d'affaires Konstantin Malofeev, parfois surnommé "l'oligarque orthodoxe". "Douguine est très visible et très médiatique. Mais il n'est pas un proche de Poutine. Il fait partie d'une nébuleuse idéologique", nuance Marie Dumoulin, chercheuse au Conseil européen pour les relations internationales.
Les idées de ce polyglotte séduisent jusqu'au Brésilien Jair Bolsonaro
En 2014, l'eurasisme trouve sa traduction politique avec la création de l'Union économique eurasiatique (Russie, Biélorussie, Kazakhstan), qui se veut l'un des pôles d'un monde multipolaire, où la renaissance de l'empire orthodoxe russe doit donner l'exemple aux autres empires : chinois, turc, perse arabe, indien, latino-américain, africain. Hélas pour Poutine, le lancement en grande pompe de ce marché commun est éclipsé par les événements en Ukraine où le président prorusse Viktor Ianoukovitch est chassé du pouvoir par la rue.
La logorrhée du polyglotte Douguine - il parle neuf langues dont le français et l'anglais parfaitement - dépasse les frontières et atteint de nombreux horizons. Elle séduit jusqu'au président brésilien Jair Bolsonaro : lui aussi hostile à l'administration Biden, il s'est rendu à Moscou quelques jours avant le déclenchement de la guerre en Ukraine. Quant à l'extrême droite française, elle est fascinée par le philosophe. L'essayiste de la "Nouvelle droite" Alain de Benoist est un ami de longue date et Alain Soral a préfacé l'un de ses ouvrages. Quant à Eric Zemmour, il semble réciter la doxa de l'idéologue lorsqu'il discourt sur la non-existence d'un Etat ukrainien.
"L'Ukraine en tant que projet est et ne peut être qu'antirusse, sinon, pourquoi avoir un Etat indépendant ?", assène le "Raspoutine", pour qui la soumission de Kiev à Moscou est un impératif moral parce que la Russie a droit à son espace vital. "Je ne suis pas enclin à diaboliser l'Ukraine, car cette partie des Slaves de l'Est, que l'on appelle les Petits Russes, a historiquement prouvé son incapacité totale à construire un Etat. Ils ne savent pas le faire. Alors ils choisissent des clowns et des nazis au lieu de politiciens professionnels. Ils organisent la cruauté lorsqu'il est nécessaire de faire preuve d'humanité et de douceur", écrit-il cyniquement sur son site Geopolitik, quelques jours avant que les bombes russes s'abattent sur ce peuple que lui et Poutine jugent inférieur : les Ukrainiens.
