Saura-t-on un jour ce qui a fait pencher le coeur des députés conservateurs en faveur de Liz Truss plutôt que Penny Mordaunt, pourtant donnée favorite pour se mesurer à Rishi Sunak en finale du parti conservateur ? Le col à lavallière, diront certains. Il est vrai que Liz Truss, qui ne manque jamais une occasion d'apparaître dans les mêmes vêtements et postures que Margaret Thatcher à la télévision, au Parlement et sur son compte Instagram, aura bien joué la partition de la conservatrice classique pur jus, bon teint. Avec 113 voix contre 105 pour Penny Mordaunt, Liz Truss fera donc face à Rishi Sunak (137 voix) pour la grande finale Tory et une place à Downing Street. Le vainqueur sera annoncé à 12h30 le 5 septembre, jour du retour des parlementaires de vacances.
D'ici là, les deux candidats vont se livrer une bataille sans merci pour gagner le coeur des décideurs, les quelque 160 000 adhérents du parti répartis dans les 650 circonscriptions du pays. Car après la présélection faite par les 357 députés conservateurs, la décision finale échoit aux adhérents regroupés dans des associations locales. "C'est un concours de beauté", résume l'ancien ministre Rory Stewart, candidat au leadership conservateur en 2019 contre Boris Johnson. Et pour le remporter, "il faut avoir passé des années à faire la tournée des fédérations, ingurgiter des tonnes de poulet caoutchouteux et sourire à tout le monde afin de charmer les adhérents", explique Anna Soubry, ancienne ministre conservatrice et pro-européenne qui a quitté les Tories en 2019 sur la question du Brexit. "Le problème de Sunak, c'est que ces deux dernières années, il n'a pas pu se déplacer dans les régions en raison de la pandémie. Liz Truss, elle, a des années d'expérience de ce genre d'opérations séduction."
Il n'y a pas que l'expérience, pourtant cruciale, qui joue en faveur de Liz Truss. Son programme, fait principalement de baisses d'impôts, plaît particulièrement aux encartés du pays qui sont "bien plus conservateurs et à droite que l'électeur Tory moyen", selon Anna Soubry. Une bonne moitié est constituée de mâles de plus de 60 ans et vit dans le grand Londres et le sud-ouest de l'Angleterre. Ils ne représentent que 0,3% de la population totale, mais ils vont choisir le prochain Premier ministre. La raison se trouve dans la nature du régime britannique : parlementaire et non présidentiel. Le dernier parti à avoir gagné les élections (décembre 2019) choisit le Premier ministre.
"Dirty politics"
Le Mile End Institute de l'université de Queen Mary à Londres a publié en 2018 une étude approfondie sur les encartés du parti conservateur. Le directeur de cette étude, le professeur Tim Bale, auteur de Footsoldiers : Political Party Membership in the 21st century, estime qu'ils n'ont pas changé, mais qu'ils peuvent réserver des surprises. "Près de la moitié ne sont pas des activistes, loin de là. Ils seront influencés par ce qu'ils lisent dans les journaux." Justement, ce détail risque d'encourager chaque camp à jouer "dirty politics", autrement dit à contrer l'autre par tous les moyens y compris en lavant le linge sale en public. Les soutiens de Liz Truss évoqueront-ils la fortune de Sunak et les détails de son statut fiscal ?
Les soutiens de Rishi Sunak ont, eux, déjà rappelé qu'avant d'être une ardente Brexiteuse, Liz Truss était une ardente pro-européenne. Qu'avant d'être Tory, elle était libéral-démocrate. Et qu'elle fut même contre la Monarchie. A cela, les partisans de Truss ont rétorqué, d'une formule qui restera : "Liz est immensément pragmatique."
D'autres diraient qu'elle adapte son discours à son auditoire, sans craindre les virages à 90 ou 180 degrés. Ce qui rappelle évidemment un Boris Johnson, qui la soutient contre celui qui l'a fait tomber. Rishi Sunak, ancien Chancelier de l'Échiquier, risque d'ailleurs de pâtir auprès du coeur de l'électorat Tory de son image de tombeur de Johnson. A noter que peu après la démission de Rishi Sunak, Liz Truss filait à l'anglaise en voyage officiel en Indonésie, préférant éviter de prendre parti contre Boris Johnson. Les fidèles d'entre les fidèles lui en sauront-ils gré ?
Au coeur de la bataille, les impôts
Entre ces deux quadragénaires, la bataille idéologique se situe principalement sur l'économie. Rishi Sunak donne la priorité à la lutte contre l'inflation, quitte à augmenter les impôts de façon temporaire. Liz Truss, elle, promet des baisses d'impôts immédiates, mais aussi la réduction de l'emprise de l'Etat dans la vie quotidienne des citoyens, un Thatchérisme à la lettre.
En attendant, les politologues du pays se posent des questions de sémantique importantes : comment appeler les partisans de Sunak et Truss ? David Aaronovitch, éditorialiste au Times, hésite : "Sunakiens ou Sunakites ? Trussites ou Trussistes ?" Avant de conclure avec cet humour digne de Monty Python : "Sunakites a un côté Ancien testament qui me plaît, tandis que Trussistes me fait penser à une sympathique pratique sadomasochiste."
