La prise de fonction de Liz Truss au 10 Downing Street s'annonce singulière à bien des égards. Il y a d'abord le protocole. Pour la première fois depuis 1907, un Premier ministre britannique reçoit l'adoubement royal en dehors de Londres et de Buckingham Palace. En raison de la santé fragile de la reine Elizabeth II, Liz Truss se rendra demain à la tête du parti conservateur au château de Balmoral, en Ecosse, pour baiser la main de la souveraine, acte qui scelle sa nomination officielle à la tête du gouvernement.

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Mais ce sont les circonstances dans lesquelles l'ancienne ministre des Affaires étrangères de Boris Johnson accède au pouvoir qui font de son arrivée à Downing Street la plus difficile, d'aucuns diront la plus périlleuse, d'un Premier ministre britannique depuis les années Thatcher.

Liz Truss accumule les défis à relever. Tout d'abord, la gestion de son camp politique. Depuis le référendum de juin 2016, le parti conservateur, au pouvoir depuis douze ans, a changé quatre fois de leader, et donc de Premier ministre. Le Brexit a profondément marqué le premier parti politique du pays, dont les rebelles, autrement dit les centristes réclamant un Brexit le plus léger possible, ont été expulsés du parti par Boris Johnson en décembre 2019. Liz Truss, élue à sa tête par l'aile dure et idéologique du parti, devra contenter à la fois ses soutiens, mais également un groupe parlementaire plus large et plus divers représentant un électorat qui ne tait plus sa colère et ses frustrations.

L'inflation pourrait atteindre 14% d'ici à Noël

Les dossiers qui attendent Liz Truss sur son bureau de Downing Street sont pour le moins brûlants. Après deux mois de "gouvernement zombie", comme l'a appelé Keir Starmer, leader de l'opposition travailliste, les Britanniques espèrent des décisions rapides et des gestes forts. D'abord, le pays subit une inflation galopante, la pire des pays du G7, et une flambée des produits de première nécessité, à des niveaux les plus hauts depuis 40 ans. L'inflation pourrait atteindre 14% d'ici à Noël, selon la banque d'Angleterre, et les économistes de Goldman Sachs annoncent... 22 % dès le début de l'année prochaine. Et ce n'est qu'une moyenne, comme l'a montré l'activiste Jack Monroe, à la tête d'une campagne de sensibilisation auprès des supermarchés, afin que ceux-ci préservent les produits d'entrée de gamme, car ce sont ceux-là qui subissent aussi la plus forte augmentation de prix, comme 40% de hausse pour la farine, le lait et le beurre. Cependant, les solutions peu orthodoxes proposées par Liz Truss pour combattre l'inflation, comme une baisse massive des impôts, font craindre le pire aux économistes. Même l'ancien chancelier de l'Échiquier de Thatcher, Norman Lamont, l'a mise en garde : "Ce serait une terrible erreur d'agir de la sorte. Nous avons essayé cette méthode dans les années 1980 et nous avons dû vite abandonner."

Le spectre de la crise monétaire

Par ailleurs, la volonté affichée de Liz Truss de ne pas suivre les recommandations de l'OBR (Office of Budget Responsability) inquiète les milieux économiques qui voient une crise monétaire se profiler à l'horizon. Ils se souviennent du "Black Wednesday" et de la crise monétaire de 1992 qui avait fini par avoir raison du gouvernement conservateur de John Major. Celui-ci n'avait pas réussi à enrayer la chute de la livre sterling et la hausse des taux d'intérêt à 15%. Or, aujourd'hui, la livre sterling continue à baisser, elle aura bientôt perdu 20% de sa valeur face au dollar depuis le Brexit.

Autre dossier brûlant, la crise énergétique, la question qui préoccupe le plus les Britanniques. Avec un relèvement prévu, pour le 1er octobre, du plafond des prix du gaz et de l'électricité de 80%, à 4250 euros par an et par foyer, plafond que l'on s'attend à voir passer à 7000 euros en janvier, près de la moitié de la population va devoir faire des choix cornéliens cet hiver : ne chauffer que certaines pièces ou ne chauffer que quelques heures par jour. Écoles et universités ont déjà prévenu enseignants, parents et étudiants de prévoir des pulls supplémentaires, tandis que certaines villes (Birmingham, par exemple) prévoient des "warm banks", lieux publics comme les bibliothèques et musées, où le public sera accueilli pour se réchauffer dans la journée. Si Liz Truss a refusé de dire jusqu'ici comment elle comptait aider ses concitoyens à payer leur facture, elle devrait néanmoins annoncer dès cette semaine des mesures d'accompagnement ou, du moins, confirmer le plan prévu au printemps par l'administration Johnson de 40 milliards d'euros d'aides aux plus démunis et plus âgés. Parmi ces aides, 450 euros annuels pour aider les foyers britanniques à payer leur facture de gaz. Boris Johnson a cependant avoué jeudi dernier que "ce train de mesures ne sera pas suffisant pour soulager les Britanniques."

Des risques d'émeutes

En attendant, la police s'attend à un hiver très difficile avec des risques d'émeutes et de vol organisé aux stations essences. Le système de santé a prévenu qu'en plus des 6,7 millions de patients actuellement en attente d'opération, il faudra traiter les conséquences du froid et de l'humidité sur les plus vulnérables et s'attendre à un surplus très net de la mortalité. La semaine dernière à Whitehall, siège de l'administration centrale et des ministères, des exercices aux noms de code pittoresques - "Yarrow" (mille-feuille) et "Noble Birch" (bouleau noble) - ont préparé les fonctionnaires en cas de black-out à répétition.

Sur le plan international, enfin, Liz Truss a annoncé qu'elle déclencherait l'article 16 dès la semaine prochaine, autrement dit le renoncement unilatéral au protocole nord-irlandais signé avec l'UE, ce qui devrait glacer davantage encore les relations entre Londres et Bruxelles. Le fera-t-elle vraiment, une fois à Downing Street ? Ce qui est sûr, en revanche, c'est qu'elle devrait se précipiter à Kiev, passage obligé pour tout Premier ministre britannique en quête de reconnaissance. Boris Johnson s'y était rendu trois fois. Cela n'avait toutefois pas suffi à redorer son blason...