Passe d'armes. Locution désignant un vif échange d'arguments polémiques amenant à un débat houleux. Si elles s'écharpent depuis plusieurs jours, les chancelleries polonaises et françaises devraient s'entendre sur la définition à donner pour qualifier la semaine de tension diplomatique qui vient de s'achever entre ses chefs d'Etat respectifs.
Emmanuel Macron ne nourrit pas le même rapport avec le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki que celui qu'il peut entretenir avec le chancelier allemand, Olaf Scholz ou le président américain, Joe Biden. Opposés idéologiquement, Emmanuel Macron et MateuszMorawiecki ne sont d'accord sur rien. Ils se sont vivement opposés sur le respect de l'Etat de droit en Pologne, sur le plan de relance européen à la sortie de la première vague de Covid-19 ou encore au sujet de la construction du budget de l'Union européenne.
Alors qu'Emmanuel Macron avait reçu, un an après s'être rendu à Varsovie, en mars dernier son homologue à l'Elysée afin de "lever les malentendus", le naturel de leur antagonisme est revenu au galop. Jugé proche de Marine Le Pen depuis la réception de la présidente du Rassemblement national lors de conférences regroupant les leaders des partis souverainistes et d'extrême droite européens, le Premier ministre polonais est accusé par les équipes d'Emmanuel Macron de vouloir s'insérer dans les débats de la campagne présidentielle française. Ses dernières sorties médiatiques appelant le président de l'Union européenne "à ne plus négocier avec Vladimir Poutine" ont enclenché une série de petites phrases assassines qui a abouti, vendredi 8 avril, à la convocation de l''ambassadeur de France à Varsovie par le ministère des Affaires étrangères polonais. Récit d'une escalade diplomatique en trois actes.
Lundi 4 avril : "Hitler, Staline ou Pol Pot"
Invité à s'exprimer sur les massacres de civils perpétrés par l'armée russe aux abords de la capitale ukrainienne, Mateusz Morawiecki s'en prend à Emmanuel Macron en l'interpellant vigoureusement : "Monsieur le président Macron, combien de fois avez-vous négocié avec Vladimir Poutine ? Avez-vous obtenu quelque chose ? Il n'y a pas à négocier avec des criminels. Est-ce que vous négocieriez avec Hitler, Staline ou Pol Pot ?"
Une sortie reprise par les journaux français et polonais qui n'a pas du tout plu à Emmanuel Macron. Interrogé, mercredi 6 avril, dans le cadre de sa campagne électorale, le président français qualifie ces propos d'"infondés et scandaleux". "Ils ne m'étonnent pas. Le Premier ministre polonais est d'extrême droite, a plusieurs fois reçu Madame Le Pen. J'assume totalement d'avoir parlé au président de la Russie. (...) Je n'ai jamais été complice, contrairement à d'autres", affirme le président sortant, candidat à sa réélection.
Jeudi 7 avril, "antisémite d'extrême droite"
Relancé sur le sujet dans les colonnes du Parisien, Emmanuel Macron présente Mateusz Morawiecki comme un "antisémite d'extrême droite" et répète son accusation d'ingérence : "Il soutient Marine Le Pen qu'il a reçue à plusieurs reprises. Ne soyons pas naïfs, il veut aujourd'hui l'aider avant le scrutin". Il va même plus loin et lâche : "En plus, [il] combat les personnes LGBT."
Régulièrement épinglés pour des propos jugés homophobes, les ministres du gouvernement Morawiecki sont directement visés par Emmanuel Macron dans cette saillie. Plusieurs mois auparavant, ce même gouvernement avait défendu une loi mémorielle controversée sur la Shoah, suscitant l'indignation d'Israël et de nombreux historiens.
Vendredi 8 avril, affaire d'ambassades
La pique à peine voilée d'Emmanuel Macron ne passe pas à Varsovie. Le porte-parole du gouvernement polonais réagit, vendredi. "Parler du Premier ministre polonais dans le contexte de l'antisémitisme est tout simplement un mensonge, cela n'a rien à voir avec les faits, s'emporte Piotr Müller. J'espère que cette campagne électorale en France va se calmer, que le président français parlera différemment, et s'en tiendra réellement aux faits historiques."
L'ambassadeur de France à Varsovie, Frédéric Billet, est convoqué au ministère des Affaires étrangères polonais. Le sujet n'est plus seulement un affrontement entre les deux hommes mais s'installe clairement au coeur des échanges diplomatiques entre les deux nations. Mateusz Morawiecki réagira-t-il, dimanche 10 avril, au soir du premier tour de l'élection présidentielle française ? Le quatrième acte pourrait se préparer en coulisses.
