En théorie, et malgré la cascade de démissions au sein de son gouvernement, Boris Johnson avait encore onze mois devant lui avant de subir une nouvelle motion de censure de son propre camp. Mais l'agonie politique de Boris Johnson touche à sa fin. Le Premier ministre britannique a annoncé, jeudi 7 juillet, sa démission de chef du parti conservateur, ouvrant la voie à son remplacement à la tête du gouvernement. L'Express revient sur les sept vies de Boris Johnson - une existence basée sur le divertissement et le mensonge.

Le grec ancien, un pari gagnant

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Tout petit déjà, celui qui avait confié à sa soeur cadette Rachel qu'il serait un jour "le roi du monde", avait compris qu'il lui faudrait d'abord devenir le roi de l'improvisation s'il voulait arriver au sommet... sans trop travailler. Boris conçoit la victoire comme un jeu - si possible sans effort. Très tôt, il s'est donc juré d'atteindre les hautes sphères par son esprit, son culot, sa bonhomie, son sens de la dérision et un vernis culturel. Comme au casino, l'élève Johnson misa tous ses jetons sur deux matières : le latin et le grec ancien. Et il fit bien. Par ce biais, il obtint une bourse qui lui ouvrit les portes d'Eton, puis d'Oxford. Il y brilla par son oisiveté, ses retards et "son attitude honteusement cavalière", d'après sa biographe Sonia Purnell, ancienne collègue de Boris Johnson au Daily Telegraph et auteure de la biographie Just Boris : A Tale of Blond Ambition.

L'homme qui voulait être Bo

A Eton et Oxford, il passe beaucoup moins de temps à étudier qu'à se construire un personnage. Celui que ses parents appelaient Al pour Alexander exigea soudain qu'on le nomme par son second prénom, beaucoup plus exotique et original, Boris. Il quitta également le catholicisme pour adopter l'anglicanisme, plus adapté à son nouveau personnage : l'excentrique anglais qui se sort de toutes les situations difficiles par une pirouette. Ses origines turques, allemande et française embarrassent le jeune garçon qui se rêve gentleman anglais, alors il choisit de forcer le trait. Il sera plus anglais qu'anglais et fera rire ses compatriotes et le monde entier.

Roi de l'oxymore, Boris devient journaliste menteur

Choisissant le journalisme par facilité, il obtient grâce à des relations familiales un poste au quotidien The Times. Il se fera connaître par son esprit. Ses locutions latines, dont il parsème ses articles, feront rire la galerie et plairont au lectorat conservateur. L'invention pure et simple d'une interview qui n'a jamais été donnée par son auteur présumé lui vaut d'être renvoyé. Cela ne décourage pas Max Hastings, directeur du Daily Telegraph, qui envoie Boris Johnson à Bruxelles en tant que correspondant en charge des institutions européennes.

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Cinq ans d'articles plus grotesques et mensongers les uns que les autres présentent l'Union européenne comme un pouvoir aussi sinistre que pathétique, et font de Johnson une plume appréciée des conservateurs en Grande-Bretagne. A son retour à Londres, il monte en grade au Daily Telegraph et participe à des émissions de télévision humoristiques où il excelle. Il a trouvé le truc : ses mensonges amusent, ses mensonges le rendent célèbre. Boris Johnson connaît désormais la recette pour arriver au sommet du pouvoir.

Maire clown

Député conservateur de la banlieue londonienne très chic de Henley, sa vie personnelle se complique : il entremêle mariages et aventures extraconjugales. Les enfants Johnson se suivent et ne se ressemblent pas, on ne connaît toujours pas leur nombre exact. Les tabloïds commencent à s'intéresser à lui. Interrogé sur ses infidélités, il ment publiquement. Michael Howard, leader du parti conservateur, le démet de ses fonctions de vice-président du parti pour "malhonnêteté". Quand la possibilité de prendre la mairie de Londres aux élections municipales de 2008 se présente, Johnson accourt.

La capitale sort de deux mandats de Ken Livingstone, dit "Ken le rouge", et les Londoniens sont tentés par l'alternative que propose Johnson, soit un conservatisme de bon aloi. Johnson gagne la mairie en 2008 et, à nouveau, en 2012. Ce poste lui convient admirablement : sans réel pouvoir, le maire de Londres est davantage un impresario de sa ville. Johnson devient célèbre dans le monde entier et profite des Jeux Olympiques de 2012 pour multiplier les épisodes cocasses, comme lorsqu'il resta coincé dans les airs, attaché à une tyrolienne, agitant de petits drapeaux britanniques.

Girouette ou Brexiteur par hasard

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A la mairie de Londres, Boris était pro vélo, proeuropéen, pro immigration et anti-Trump. Pendant la campagne pour le Brexit, il sera tout l'inverse. Qu'à cela ne tienne, ce qui compte, c'est de gagner... et déloger David Cameron de Downing Street. Du reste, BoJo n'a jamais apprécié son ancien camarade d'Eton et d'Oxford, son cadet de deux ans. Celui-ci le lui rend bien quand il décrit Johnson "comme un petit cochon graisseux qui glisse entre les mains à chaque fois que l'on essaie de l'attraper." Contre toute attente, le Brexit est victorieux, Johnson aussi. Et si Downing Street va dans un temps à Theresa May, le parti Tory finit par lui confier les clefs du pouvoir en juillet 2019. Sa victoire éclatante aux élections générales de décembre 2019, grâce à un slogan et une promesse qui ratissent large, "Get Brexit Done", lui donne une majorité très confortable de 80 sièges au Parlement.

Premier ministre

"La machine à gagner", comme on appelle alors Boris Johnson, découvre qu'après la victoire, il faut gouverner. En mars 2020, la promesse d'investissements publics massifs dans le nord de l'Angleterre, ancienne terre travailliste, le rend populaire au point que l'on croit à un "conservatisme rouge" alliant conservatisme culturel et politique économique progressiste. Las, la pandémie frappe et, hormis l'avance prise sur la fabrication et l'inoculation des vaccins, le parlement juge très durement la gestion de la crise par le gouvernement Johnson. Le rapport d'octobre 2021 parle de "l'une des plus grandes faillites de santé publique de l'histoire du pays." Avec 150 000 morts liées au Covid, la Grande-Bretagne affiche le plus grand nombre de victimes dans le monde, en proportion de sa population. En novembre 2021, on apprend que Downing Street violait allégrement les restrictions sanitaires que le gouvernement avait lui-même imposées à tout le pays.

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Face à la colère, Boris Johnson nie en bloc et, à chaque fois qu'il est confronté à de nouvelles révélations, dit avoir oublié ou ne pas savoir, et finit par demander pardon, espérant à chaque fois s'en tirer. Cependant, la défaite aux urnes lors d'élections partielles finit par convaincre le parti conservateur qu'il est devenu urgent d'enrayer la machine à perdre. Un dernier scandale concernant le président du groupe tory à la chambre des Communes, un prédateur sexuel dont Johnson connaissait les agissements, semble sonner l'hallali final. Ces dernières 24 heures, près de 60 de membres du gouvernement et collaborateurs ministériels ont démissionné. Boris Johnson devrait également démissionner ce jeudi 7 juillet de la tête du parti conservateur, mais pourrait rester Premier ministre jusqu'à l'automne, le temps qu'un nouveau leader soit élu parmi les conservateurs.

Un futur showman américain ?

Interrogée sur l'avenir du Premier ministre, sa biographe Sonia Purnell estime qu'il pourrait se réinventer de l'autre côté de l'Atlantique. Né à New York en 1964, Boris Johnson a toujours conservé sa nationalité et son passeport américains, de quoi alimenter bien des rumeurs, ces dernières années. L'Amérique, comme porte de sortie pour le Trump anglais. Quoi de plus naturel.