Quand on demande au célèbre historien de l'Antiquité Tom Holland de nous emmener dans son Angleterre profonde, il répond : "Direction le Wiltshire !" Et c'est à l'aube que nous partons de Londres pour rejoindre le berceau mésolithique de ce que l'on appellera plus tard la Terre des Angles. Car Tom Holland, traducteur d'Hérodote et de Thucydide à ses heures perdues, a le don d'embrasser les millénaires et d'enjamber les siècles pour expliquer l'histoire de sa nation et éclairer les querelles du présent.
Source d'eau chaude... à 15 degrés
Commençons donc par le début, à Blick Mead, premier site de peuplement des îles Britanniques vers 10 000 av. J.-C., probablement par ceux qui ont construit le célèbre site de Stonehenge, à moins de 2 kilomètres de là. Pour accéder à Blick Mead et sa source d'eau "chaude", dont la température avoisine les 15 degrés en été comme en hiver, Tom Holland a demandé la permission à la maison de retraite toute proche, gardienne du lieu. Après quelques minutes de marche, nous voici au coeur du "site le plus sacré d'Angleterre", car "c'est ici que tout a commencé". Le lieu n'est pas seulement enchanteur, il est magique, et l'on songe aux légendes du roi Arthur et de sa reine Guenièvre. La géologie contribue à la féerie des lieux. Une algue rare présente dans cette source depuis la dernière période glaciaire colore toute pierre immergée et soudain exposée à l'air en un rose vif.
Désastre archéologique annoncé
Aujourd'hui, ce site est en danger de mort. "Le projet de tunnel sous le site de Stonehenge risque de détruire toute trace archéologique de Blick Mead. Or, la mémoire des débuts de l'homme en Europe gît sous nos pieds !", explique l'historien, qui remue ciel et terre pour alerter l'opinion publique sur ce désastre annoncé. Sa notoriété a récemment permis de lever les fonds nécessaires pour contester en justice le projet du gouvernement. Le comité de préservation de Stonehenge a gagné une première bataille juridique, mais la victoire est loin d'être assurée. Et l'historien ne se remettrait pas de la destruction de ce site préhistorique majeur.
C'est dans la très belle Chalke Valley, val luxuriant à quelques kilomètres de la cathédrale de Salisbury, que grandit Tom Holland, avant de suivre des études de lettres classiques et d'histoire ancienne à Cambridge. Une quarantaine d'années plus tard, il a gardé intactes ses passions d'enfant, celles des vieilles pierres et des civilisations passées, des dinosaures et du cricket. Et c'est tout naturellement qu'il nous conduit de Stonehenge à Edington, sur les lieux de la célèbre bataille qui fonda l'Angleterre chrétienne en 878 : le roi Alfred y vainquit le roi des Vikings, et le fit baptiser. "Les enfants et petits-enfants d'Alfred le Grand achevèrent son oeuvre de formation d'un royaume d'Angleterre unifié." C'est ainsi que l'Angleterre acquit une position dominante sur ses voisins, Gallois, Irlandais et Ecossais. Le début d'une glorieuse histoire, mais, aussi, de bien des tourments.
Le Brexit ? Une expérience fascinante
Grand amateur de cricket, qu'il pratique au sein de l'équipe d'écrivains de l'Authors Cricket Club, fondé en 1892, qui compta notamment Conan Doyle parmi ses membres illustres, Tom Holland insiste pour nous montrer quelques terrains de jeu. Et c'est sur celui d'Avebury, que nous arpentons de long en large, que l'on ose prononcer le mot "Brexit". "J'ai évidemment voté contre, mais avec le temps je suis devenu agnostique sur le sujet, et je ne comparerais certainement pas le Brexit au trumpisme. J'entends le ressentiment de mes compatriotes contre la globalisation. Qui sait, le départ massif des Roumains et des Polonais permettra peut-être une hausse des salaires pour les ouvriers britanniques, et le départ de l'UE la réindustrialisation nécessaire du pays ? L'expérience est fascinante, nous explorons un nouveau paradigme."
Abolir la Chambre des lords
S'il a décidé d'être optimiste sur le Brexit, l'indépendance de l'Ecosse plongerait toutefois l'historien dans une grande tristesse, lui qui a fondé un forum, These Islands, célébrant le vivre-ensemble des Britanniques. "Tout ce qui nous unit, la BBC, l'armée ou la monarchie, n'assurent plus de fondements assez solides pour nous tenir ensemble, et l'on n'avait pas prévu non plus l'existence d'un gouvernement nationaliste à Edimbourg." Est-il pour la création d'une fédération ? "Cela ne fonctionnerait pas, l'Angleterre est trop dominante. Nous devrions plutôt abolir la Chambre des lords et créer un Conseil des îles avec un système de représentation proportionnelle." L'idée ne manque ni d'allure ni d'ingéniosité. Pas sûr que le Premier ministre Boris Johnson l'appréciera à sa juste valeur.
