Lors de négociations internationales, il y a souvent un moment de calme avant la tempête des menaces. C'est ce à quoi l'on assiste aujourd'hui entre les États-Unis et la Russie à la veille de pourparlers sur le statut de l'Ukraine, le 9 janvier à Genève. Moscou a fait connaître ses exigences - ou plutôt ses rêves - pour tenter de fixer l'ordre du jour. Sauf qu'en fin de compte, c'est toujours la réalité qui décide. Pour la comprendre, revenir rapidement sur l'année écoulée pour la Russie est un bon point de départ.

La Russie veut récupérer les zones tampons perdues après l'effondrement de l'Union soviétique. Ces tampons, dont les plus importants se trouvent en Europe centrale, protègent la Russie d'une potentielle attaque venue de l'Occident. Comme de telles offensives ont eu tendance, par le passé, à surgir à l'improviste, la Russie voudrait les avoir dans son giron avant l'apparition du moindre début de menace. Que ces régions soient intégrées à la Fédération de Russie n'est, du point de vue de Moscou, pas nécessaire. En revanche, le Kremlin entend s'assurer qu'elles ne lui sont pas hostiles ni occupées par des puissances adverses.

Le partage de l'Europe en 1990, avant l'élargissement de l'OTAN aux "pays tampons", à l'Est: Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, République tchèque, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie

Le partage de l'Europe en 1990, avant l'élargissement de l'OTAN aux "pays tampons", à l'Est: Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, République tchèque, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie

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Voilà pourquoi toutes les actions de la Russie en 2021 étaient prévisibles. Lorsque la guerre a éclaté entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie en Transcaucasie (ou Caucase du Sud), la Russie y a dépêché une force de maintien de la paix. Dans la région, son influence est considérable, grâce à un système de relations tissé par l'Union soviétique qui lui permet, aujourd'hui encore, de conserver l'ascendant. En Asie centrale, Moscou a construit un réseau d'aérodromes - processus qui n'a fait que s'accélérer lorsque les États-Unis se sont retirés d'Afghanistan. Et en Biélorussie, la Russie domine le gouvernement d'Alexandre Loukachenko de A à Z.

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Toutes ces étapes, menées avec méthode, sont importantes pour la reconquête de ses tampons. Mais aucune n'est plus cruciale que l'Ukraine. Car par sa superficie (603.000 km2, un peu plus que la France qui compte 550.000 km2), ce pays offre de l'espace de manoeuvres, et cette manoeuvrabilité obligerait l'adversaire à disperser ses forces.

Des soldats ukrainiens dans la région de Lougansk, en Ukraine, le 18 avril 2019

Des soldats ukrainiens dans la région de Lougansk, en Ukraine, le 18 avril 2019

© / afp.com/Anatolii STEPANOV

Moscou a saisi dès le début qu'elle devait trouver un arrangement avec Washington. Aussi, les Russes savent que les États-Unis, comme tout pays, ne s'assoient à la table des négociations que lorsqu'ils y sont obligés. Jusqu'à présent, Washington se satisfaisait du statu quo. Mais pas la Russie. Qui a donc décidé de menacer les intérêts américains dans la région, en particulier en Ukraine, afin de peser.

L'étape suivante a consisté à masser ostensiblement des forces près de la frontière ukrainienne. Ainsi déployés, les blindés russes semblaient parés pour l'invasion. Le problème c'est que si un pays aussi vaste que l'Ukraine peut être envahi, il est malgré tout impossible de le faire vite. Militairement parlant, les États-Unis se trouvent dans une position difficile. Ils ne disposent d'aucune force significative en Ukraine, et tout apport de troupes pourrait conduire à une guerre longue à l'issue indécise.

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Qui plus est, l'OTAN n'a pas vraiment les tripes pour supporter pas ce genre de conflit à sa porte. Ses armées, Turquie mise à part, sont de taille réduite. Et le modèle de l'OTAN s'est transformé en modèle de l'UE. Or le modèle de l'UE repose sur l'idée de paix et de prospérité. Selon les calculs de Moscou, les États-Unis ne sont pas prêts à agir et, dans le cas contraire, leur action serait source de divisions entre Européens. Car toute action collective européenne est teintée d'ultra-prudence.

Du point de vue américain, intervenir en Ukraine ne présente aucun intérêt à court terme. Il s'agirait de mener une nouvelle guerre lointaine et potentiellement perdante avec des alliés européens peu fiables. Toutefois, un danger à long terme persiste. Pendant la guerre froide, la stratégie américaine consistait à empêcher la Russie d'imposer son hégémonie sur l'Europe, ce qui aurait permis à Moscou de devenir une superpuissance capable de défier les États-Unis dans l'Atlantique. La menace soviétique n'a pas été réduite à néant, mais elle a été endiguée à un coût relativement faible.

George Friedman, fondateur et président de Geopolitical futures

George Friedman, fondateur et président de Geopolitical futures

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La situation actuelle en Ukraine ressuscite la menace de longue portée. Les Russes considèrent les États-Unis comme une nation imprévisible et impitoyable. Ils ne savent jamais quand les Américains vont agir, et leur expérience de la guerre froide leur a appris que ces derniers étaient capables et disposés à déployer des forces militaires importantes. La stratégie de la Russie consiste à faire la démonstration de sa puissance avec une force assez crédible à la frontière ukrainienne pour obliger les Etats-Unis à négocier, mais sans aller trop loin afin de ne pas risquer une réponse massive. Washington, de son côté, ne peut pas entamer de négociations sans rappeler qu'elle est en mesure de répondre de manière crédible à la menace russe.

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Au final, les deux parties sont parfaitement conscientes des points faibles de la stratégie militaire russe par rapport à l'américaine. Par exemple, le genre de véhicules de combat blindés envoyés par la Russie à la frontière ukrainienne consomme une quantité folle de carburant. Lorsqu'elle est en mouvement, une division blindée de l'armée américaine engloutit environ 2,4 millions de litres de carburant par jour. Or la Russie est en train de déployer plusieurs divisions, que devra nécessairement suivre une interminable caravane de véhicules de ravitaillement faisant la jonction avec de gigantesques dépôts de carburant. Au mieux, c'est compliqué. Au pire, on file droit vers la guerre d'usure avec des États-Unis qui, connaissant les capacités antiaériennes de la Russie, se contenteraient de tirer des missiles de croisière à distance sans faire intervenir l'aviation.

Comme au tennis, l'Amérique aura concédé le point

Que la Russie décide ou non de mener une guerre blindée multidivisionnelle dépendra du crédit qu'elle accorde à la volonté d'implication des États-Unis; à la confiance en ses propres systèmes défensifs; et à l'estimation de sa capacité à supporter politiquement à une défaite, même temporaire. En tout cas, il ne faut pas oublier non plus que, contrairement aux Américains, les Russes n'ont pas mené d'offensives multidivisionnelle depuis 1945. Et qu'une perte des pays tampons leur serait insupportable - une défaite, encore plus.

Les guerres sont pleines d'inconnues, dont beaucoup surgissent au plus mauvais moment. Le prix à payer par la Russie en cas d'échec d'une éventuelle invasion de l'Ukraine serait colossal en termes de politique intérieure et de crédibilité internationale. Celui que les États-Unis auraient à payer en cas de défaite serait moindre. Leur crédibilité en souffrirait, mais cela ne signifierait nullement un recul géopolitique. Les Russes le savent mieux que quiconque.

Les Russes vont donc demeurer, pour l'instant, en état d'alerte maximale. Mais, encore une fois, la Russie ne peut se permettre une défaite, tout comme elle ne peut être certaine de la victoire. Au final, ce que les Russes auront gagné dans les négociations qui s'ouvrent le 9 janvier à Genève, c'est d'avoir pu s'asseoir en face des Américains sur un pied d'égalité et sous les yeux du reste du monde. Comme au tennis, l'Amérique aura concédé le point mais la partie continuera. Et les Européens proclameront la fin de la puissance américaine pour la centième fois...

GEORGE FRIEDMAN : Né à Budapest en 1949, ilest le fondateur de Geopolitical Futures, site d'analyse et de prévision géopolitique. Expert américain dans le domaine des affaires étrangères et du renseignement, il a conseillé de nombreuses organisations gouvernementales et militaires aux Etats-Unis et à l'étranger. En 2015, George Friedman crée Geopolitical Futures. Précédemment, en 1996, il avait fondé Stratfor, un influent média digital également consacré aux affaires internationales. Enfin, George Friedman est l'auteur de nombreux livres dont le best-seller The Next 100 Years (Les 100 ans à venir),publié en 2009 et loué pour la justesse de ses prédictions.