Vladimir Poutine peut être fier de son plus fidèle apôtre en Europe. À 58 ans, Viktor Orban, qui vient de remporter les élections législatives en Hongrie, s'apprête à devenir le dirigeant de l'Union européenne qui aura passé un record d'années au pouvoir : bientôt vingt ans ! À l'exception d'une fâcheuse parenthèse qu'il n'a pas appréciée, remportée par son rival de gauche Ferenc Gyurcsanyi (2002-2006), il entame son cinquième mandat, et le quatrième consécutif depuis 2010. Bientôt vingt ans, donc, à la tête du grand parti populaire de droite nationaliste qu'il a façonné à sa botte, le Fidesz, et de ce petit pays de 10 millions d'habitants, enclavé et presque tout en plaines (puszta), dont il a fait un exemple de régression démocratique. Orban a accompli les mêmes réformes que le président russe en s'attaquant aux ONG, à la liberté de la presse, à l'indépendance de la Cour constitutionnelle. Les médias, la justice et le système électoral sont conçus pour servir les intérêts de son leader. L'"illibéralisme" revendiqué vise à limiter, au profit d'une nation bien verrouillée, les libertés individuelles et des moeurs occidentales jugées décadentes. Orban a "poutinisé" la Hongrie, et de Poutine il a fait son modèle politique. Il est le dictateur qu'il aimerait pouvoir être et qui sait tenir son peuple, sa police, ses juges, ses médias, ses banques, ses oligarques. Il est l'homme fort qui défie l'Alliance atlantique et l'Union européenne, ce bloc occidental fragilisé par ses valeurs d'humanisme et d'ouverture aux migrants, qui menace les traditions chrétiennes, qui ose imposer des sanctions à des pays souverains au nom des règles internationales et de l'Etat de droit. Il est le gourou des nationalistes populistes en Europe, dont il est lui-même un chef de file. En se faisant réélire, Orban devient avec Poutine - et le président turc Erdogan - un des trois ténors en longévité sur le continent européen. Il est depuis dimanche un autocrate conforté dans son pouvoir, à la fois membre de l'UE et au service de l'ennemi n° 1 de l'UE : Vladimir Poutine.

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Embarras

La guerre menée contre l'Ukraine place Viktor Orban dans l'embarras. A l'image de quelques candidats français à l'élection présidentielle qui tentent de faire oublier leur admiration pour le président russe, le Premier ministre hongrois s'est livré dans sa campagne électorale à un numéro d'équilibriste. Il ne veut pas fâcher Vladimir Poutine, solide allié idéologique et commercial, dont le pays dépend à plus de 80 % pour son gaz. Mais comment lui, l'ancien révolutionnaire libéral qui avait séduit la Hongrie en prononçant un discours sur la place des Héros de Budapest, en 1989, pour appeler au départ des troupes soviétiques et à la tenue d'élections libres, peut-il soutenir l'arrivée des troupes russes dans une Ukraine qui ne veut pas d'elles ? Comment lui, le nationaliste qui célèbre chaque année la révolution hongroise de 1848 et se réfère tant à l'Histoire, peut-il faire oublier son écrasement par les forces russes et autrichiennes ? Comment peut-il ne pas condamner une invasion qui rappelle aux Hongrois les tanks russes entrés dans Budapest pour écraser l'insurrection de 1956 ?

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"Viktor, choisis ton camp !"

Le Poutine de la puszta, comme d'autres en France, a trouvé une formule : le "calme stratégique". La Hongrie doit "rester en dehors de cette guerre", qui n'est, dit-il, "pas la nôtre" - malgré la minorité hongroise en Ukraine, la longue frontière commune entre la Hongrie et l'Ukraine, les dizaines de milliers de réfugiés qui l'ont déjà franchie. Il vote les sanctions contre la Russie, mais est le seul de l'UE et de l'Otan à refuser tout soutien militaire à l'Ukraine. Le président Zelensky l'a interpellé : "Viktor, tu dois choisir ton camp !" Mais Viktor ne choisit pas. Le "modèle hongrois" qu'il revendique - ami du Kremlin et membre de l'UE - résistera-t-il à la guerre ? Son soutien à Poutine lui a déjà valu d'échouer à former un groupe des droites nationalistes au Parlement européen. Ses alliés eurosceptiques du groupe de Visegrad fondé en 1991 - Pologne, Slovaquie, République tchèque -, massivement engagés pour soutenir la résistance ukrainienne, lui tournent maintenant le dos. Viktor Orban a présenté comme un défi à l'Europe sa victoire triomphale - "si grande, a-t-il dit, qu'on peut sans doute la voir depuis la Lune, et certainement depuis Bruxelles" . Si son alliée Marine Le Pen ne remporte pas l'élection présidentielle, si Poutine ne gagne pas guerre, la Hongrie se prépare à quatre ans de solitude. Si...