Regard vif, verbe précis, Anders Fogh Rasmussen n'a rien perdu de sa détermination à lutter contre la menace russe. Comme Premier ministre du Danemark (2001-2009) puis secrétaire général de l'Otan (2009-2014), le Danois s'est toujours efforcé de placer la sécurité au coeur des enjeux européens et porte un regard sévère sur notre action ces vingt dernières années. "Notre réponse aux agressions russes a été trop faible", juge aujourd'hui Rasmussen, qui a rencontré L'Express lors d'un passage à Paris début septembre.
Le gouvernement ukrainien a fait appel à lui pour définir les grandes lignes de son architecture de sécurité, une fois la guerre contre l'invasion russe remportée. "En ce moment, l'Ukraine démontre sur le front que, avec les ressources suffisantes, elle peut vaincre la Russie sur le champ de bataille, souligne l'ancien leader de l'Alliance atlantique. Les Ukrainiens montrent leur envie de se battre, le monde démocratique doit leur donner les moyens de le faire. Une fois que cette guerre sera terminée, nous devons nous assurer que la Russie ne soit plus jamais en mesure de lancer une invasion."
Ce mardi 13 septembre, Anders Fogh Rasmussen se trouve à Kiev pour remettre ses conseils en main propre au président Volodymyr Zelensky. Il nous livre ses lignes directrices.
- Construire une armée autonome et puissante
"L'idée principale est d'assurer l'autodéfense de l'Ukraine, explique Rasmussen. Comme Israël, Kiev doit être en mesure de se défendre seule contre toute attaque extérieure. Nous n'avons pas à envoyer nos troupes sur place, mais nous devons préparer les forces armées ukrainiennes à une défense solide, en les entraînant et en réalisant des exercices d'envergure en commun. Il est indispensable que l'Ukraine dispose de forces militaires suffisantes pour se défendre seule face à une attaque russe. Dans l'Ouest de la Russie, Moscou a 300 000 soldats : il est difficile d'établir un objectif de quantité sur ce sujet, mais nous savons qu'un pays attaquant doit avoir trois fois plus de soldats à sa disposition que celui qui se défend."
Pour renforcer l'armée ukrainienne sur le long terme, Rasmussen suggère de reconstruire son industrie militaire sur les standards de l'Union européenne et de l'Otan grâce à des aides européennes : "en tant que candidat officiel à l'UE, l'Ukraine pourrait bénéficier d'un accès privilégié à des fonds européens, notamment le Fonds européen de la Défense et celui de La facilité européenne pour la paix (FEP, un fonds extra-budget)". De même, il recommande aux Occidentaux de maintenir "des transferts d'armes et de renseignements" vers l'Ukraine sur le long terme.
Sur le modèle israélien, l'ancien secrétaire général de l'Otan propose aussi à Kiev de mettre en place une "force d'autodéfense territoriale" pour tous les Ukrainiens de plus de 18 ans, "inspirée par tous les pays qui ont un service militaire obligatoire". Cette force de réserve pourrait être appelée à combattre en cas de crise.
- Codifier des alliances internationales de sécurité
Anders Fogh Rasmussen imagine de rassembler un groupe de pays, "mené par les États-Unis", chargé de garantir la sécurité de l'Ukraine au sein du Kyiv Security Compact. Dans le projet présenté à Zelensky, ce groupe d'alliés contient notamment la France, la Pologne ou le Royaume-Uni. "Le rôle de ces garants internationaux serait avant tout de fournir des armes et de l'entraînement aux Ukrainiens, mais aussi de réaliser des exercices militaires en commun et de fournir une aide financière, détaille Rasmussen. L'idée est de codifier ce qui se déroule depuis six mois et le début de l'invasion russe."
Selon l'ancien Premier ministre danois, ces garanties de sécurité ne doivent pas venir en échange de promesses de Kiev sur une limitation de la taille de son armée ou sur un statut de neutralité internationale. En revanche, elles doivent "engager explicitement les signataires à ce que l'Ukraine soit en mesure de se défendre par elle-même".
Ces garanties seraient nécessaires le temps que l'Ukraine intègre l'Otan et puisse bénéficier de son architecture de défense, qui reste son objectif à long terme.
- Ne négocier qu'en position de force
"L'heure n'est pas encore venue de grandes négociations internationales de paix, qui compromettraient la position ukrainienne pour dialoguer, estime Rasmussen. Une seule capitale européenne peut prendre la décision d'ouvrir ces négociations, et c'est Kiev. Les Ukrainiens doivent pouvoir négocier en position de force. C'est pour cette raison que nous devons livrer toutes les armes et l'aide économique dont ils ont besoin." Pour le consultant, les négociations de paix sont encore loin : "elles se produiront uniquement quand Poutine aura le sentiment qu'il doit faire machine arrière, d'une manière ou d'une autre."
- Ne pas agir en fonction des Russes
"Nous devons prendre nos propres décisions car, peu importe ce que nous faisons, Poutine le traduira comme une menace, souligne Anders Fogh Rasmussen. La manière dont les Russes ont décrit l'Otan, une organisation défensive, comme une menace était absurde. Jamais nous n'avons eu l'idée d'attaquer la Russie, c'est complètement ridicule !"
Le Danois estime que certains, dans le camp occidental, n'ont pas retenu les leçons de l'Histoire. "Avec les dictateurs, l'apaisement ne mène pas à la paix mais, bien au contraire, à la guerre, rappelle-t-il. Nous en avons été témoins à Munich dans les années 30 et plus récemment : avec un peu de recul, notre réaction a été bien trop faible contre les agressions russes de la Géorgie en 2008 et de l'Ukraine en 2014. Au début de la crise actuelle, nous avons été trop réticents à livrer des armes lourdes aux Ukrainiens par peur de faire escalader le conflit. Mais Poutine n'a pas cette peur, il est prêt à brandir la menace nucléaire. Le meilleur moyen d'éviter l'escalade est de garder une attitude ferme contre la Russie."
- Réformer l'architecture européenne de sécurité
Les conseils de Rasmussen ne s'adressent pas seulement à Kiev : l'ancien secrétaire général de l'Otan rejoint Emmanuel Macron dans sa volonté de modifier l'architecture européenne de sécurité. "Trois éléments sont essentiels dans ce nouveau schéma, juge le Danois. D'abord, l'Otan a démontré sa force et sa cohésion durant cette crise, et donc continuer de renforcer la défense territoriale de l'Otan - notamment en stationnant des troupes permanentes dans l'Est de l'Europe - fait partie intégrante de cette architecture européenne de sécurité renforcée. Deuxièmement, la coopération militaire doit s'intensifier au sein de l'Union européenne, en supplément de l'Otan. Nous, Européens, pouvons faire davantage pour renforcer notre industrie militaire, créer un marché interne de la Défense qui fonctionne bien, s'assurer que nos troupes peuvent traverser les frontières facilement... Et aussi, augmenter les fonds de Défense au sein de l'Union européenne. Enfin, nous avons besoin de garanties de sécurité entre pays européens, puisque tous ne sont pas membres de l'Otan ou de l'UE. Ce sera le moyen le plus efficace de garantir une paix durable en Europe, contrairement au système actuel qui a échoué."
