Le report du conseil des ministres franco-allemand prévu le 26 octobre officialise la brouille qui couvait depuis plusieurs mois entre Paris et Berlin. Les sujets de tension - les "irritants" comme disent les diplomates - n'ont en effet cessé de se multiplier depuis l'arrivée au pouvoir d'Olaf Scholz, qui plus est dans des domaines aussi importants que la défense et l'énergie.
Qu'il s'agisse des coopérations pour le développement de nouveaux systèmes d'armes - avion de combat du futur, char du futur, Eurodrone, etc - ou du fonds mis en place par l'Allemagne pour acheter du matériel militaire - surtout... Américain -, la relation de défense est, de longue date, source de tensions multiples. L'annonce par Olaf Scholz, le 13 octobre, du lancement d'un projet de bouclier antimissile réunissant quatorze pays de l'OTAN sous l'égide de l'Allemagne, a mis le feu aux poudres à Paris, de longue date réticente à ce type de projet dont elle estime qu'il fragilise le concept de dissuasion. L'énervement voire l'amertume sont d'autant plus forts en France que le Zeitenwende posé par le chancelier allemand dès son arrivée au pouvoir, ce changement d'époque qui voyait l'Allemagne accepter enfin de regarder le monde avec des lunettes stratégiques, ce tournant-là, Paris le prônait depuis longtemps. Emmanuel Macron pouvait être fier d'avoir amené l'Allemagne à ses vues.
Deux ratages gigantesques
Dans l'énergie, les tensions sont tout aussi vives même si le contexte est radicalement différent. La crise énergétique qui fragilise l'Europe est à la fois la conséquence et le révélateur de deux ratages gigantesques de part et d'autre du Rhin. Côté français, elle est le fruit d'une absence d'anticipation, d'un attentisme coupable qui réduit aujourd'hui la France, naguère grande puissance de l'électricité, à compter sur ses voisins pour garantir son approvisionnement et la condamne pour de longues années à devoir renoncer à s'appuyer sur le fer de lance de ce qui fut le symbole de son "rayonnement" (Gabrielle Hecht) : son programme nucléaire. Côté allemand, la crise énergétique est au contraire le fruit d'une vision de long terme reposant sur des anticipations dont l'attaque russe contre l'Ukraine, le 24 février dernier, a révélé le caractère, au choix, naïf ou cynique : les Allemands ont fini par croire à leur propre histoire qui voulait que "les Russes livreront toujours le gaz car, même au plus fort de la guerre froide, ils n'ont jamais cessé de le faire, et que "Nordstream 2 était un projet exclusivement commercial". Ajoutons à ce relent d'Ostpolitik énergétique porté, au premier chef, par le parti d'Olaf Scholz, le très russophile SPD, un autre slogan qui voulait que "l'énergie nucléaire est une énergie du passé". Un slogan qui visiblement n'avait pas cours quand Siemens, tout juste sorti de son alliance avec AREVA NP - aujourd'hui Framatome - en 2009, annonçait son mariage avec Rosatom, le bras armé du Kremlin en matière nucléaire, mariage alors béni par Angela Merkel... La même qui, après Fukushima, pour des raisons irrationnelles sur le plan énergétique ou climatique mais diablement rationnelles sur le plan politique, décidait de jeter le nucléaire aux orties et de se lancer, à Bruxelles et dans toute l'Europe, dans une croisade antinucléaire.
Cet irritant traditionnel de la relation énergétique franco-allemande se double désormais d'un second, sur l'hydrogène. Il faut lire le discours prononcé à Prague, le 29 août, dans lequel Olaf Scholz prône un grand réseau européen de transport de l'hydrogène qui, remplaçant à l'avenir le réseau gazier, relierait non seulement les pays européens entre eux mais aussi l'Europe à ses voisins du sud de la Méditerranée, pourvoyeurs d'hydrogène vert produit à base de solaire ou d'éolien. Au Fraunhofer Institut, on calcule déjà les coûts comparés de l'hydrogène produit dans le nord de l'Allemagne à partir des champs d'éolien offshore et d'un hydrogène importé de Tunisie... La réponse d'Emmanuel Macron, le 5 septembre, à Paris, en présence de son homologue allemand, fut cinglante, laissant déjà présager de la rupture : un tel projet est absurde et la France n'a aucune intention de se transformer en pays de transit, gazier ou hydrogène, entre les pays de la Méditerranée et l'Allemagne imprévoyante.
Un affrontement ni durable ni souhaitable
Dans un tel contexte, inutile de souligner que la récente décision allemande de soutenir son économie affaiblie par le sevrage du gaz russe à hauteur de 200 milliards d'euros, créant de facto un avantage concurrentiel massif pour ses entreprises, n'a pas du tout été appréciée à Paris - comme à Bruxelles ou à Rome d'ailleurs. Une position qui énerve à Berlin : l'Europe a eu sa version du "quoi qu'il en coûte" pendant la crise sanitaire, portée par une banque centrale européenne prête à faire tourner la planche à billets ; Paris l'a reprise à son compte, en mode cigale (les contribuables et leurs enfants paieront) ; pourquoi Berlin la fourmi n'aurait-elle pas le droit de sortir sa version 2022 du "quoi qu'il en coûte" alors qu'il s'agit de sauver la prunelle de ses yeux, le moteur de sa croissance, son industrie ?
Pour structurants et fondamentaux que soient les sujets de tensions entre la France et l'Allemagne, cet affrontement n'est ni durable ni souhaitable. Certes, Berlin et Paris ont déjà connu des brouilles, comme en 2000, mais alors, l'Europe ne vivait pas, sur son sol, le conflit le plus grave depuis la seconde guerre mondiale. Certes, Emmanuel Macron et Olaf Scholz n'ont pas des caractères spontanément compatibles, et c'est un euphémisme... Certes, ils doivent gouverner dans des configurations politiques qui n'ont que peu en commun, l'un ayant une conception personnelle de l'exercice du pouvoir, que lui permettent les institutions, l'autre ayant un contrat de coalition à respecter avec des partenaires écologistes étanches à tout raisonnement rationnel sur le nucléaire. Mais ils ont un point commun : ils sont affaiblis. Faibles à domicile, pour des raisons politiques, énergétiques et industrielles ; faibles en Europe alors que la gestion par Berlin et Paris de la guerre en Ukraine érode à grande vitesse la puissance du couple franco-allemand et la confiance, en Europe centrale et orientale, dans la capacité de l'Union à répondre solidairement à leur défi de sécurité. Les dirigeants français et allemands doivent donc mettre leur ego de côté et faire des compromis. Et surtout, ils doivent, comme le proposait récemment Michel Duclos dans une note de l'Institut Montaigne, avoir l'humilité de faire quelque chose qui ne leur est pas naturel : écouter. Emmanuel Macron doit aller à Riga, à Vilnius, à Varsovie pour écouter, vraiment écouter.
L'Europe aujourd'hui ressemble aux familles malheureuses qu'évoque Tolstoï dans la première phrase d'Anna Karénine : "toutes les familles heureuses se ressemblent, les familles malheureuses le sont chacune à leur façon". Que le malheur prenne ici le visage du populisme de droite ou de gauche le plus crasse et le plus vulgaire, y compris au coeur des institutions républicaines, là celui d'une industrie naguère triomphante aujourd'hui en sursis, là encore d'une inflation galopante ou de désinformation massive conduite par la Russie, il porte en lui le même germe : celui de la déconstruction de l'Europe. Au moment où ce qui était encore alors les colonies d'Amérique commençaient à gronder contre le joug de la couronne anglaise, Benjamin Franklin disait de l'Empire britannique qu'il était un "vase de Chine" : magnifique, précieux... Mais impossible à reconstituer une fois cassé. Emmanuel Macron et Olaf Scholz, comme tous les leaders européens, devraient mutuellement s'offrir un vase de Chine et le regarder chaque jour en se souvenant que la principale menace qui pèse aujourd'hui sur l'Europe ne vient ni de Moscou ni de Washington ni de Pékin, mais d'eux-mêmes.
