Elle est devenue la bête noire des socialistes français, mais elle dispose d'un taux de popularité qui devrait leur donner des complexes. De la gauche de la gauche à la droite de la droite, Angela Merkel incarne désormais la caricature de l'austérité, laquelle n'a toujours pas été mise réellement en pratique de ce côté-ci du Rhin ; le dumping social, que l'on trouve bien plus horrible qu'un taux de chômage à 10,2 % (contre 6,9 % en Allemagne) ; l'égoïsme exportateur germanique, qui a le mauvais goût d'être fondé sur l'excellence ; et l'euro fort, création mitterrandienne aujourd'hui huée. Soit un répertoire irrationnel, qui accompagne l'enfoncement français : comme si on pouvait sortir des faiblesses structurelles et endogènes par un discours politique agressif vis-à-vis de Berlin.

Ce que l'on sait moins, en revanche, c'est combien la situation économique de la France affole les dirigeants allemands, qui se voient tirés vers le fond par l'absence de vraies réformes de compétitivité. Si la France garde une puissance, c'est celle d'entraîner potentiellement toute la zone euro dans son sillage. Les désaccords entre Paris et Berlin ont toujours existé. De même, la divergence économique entre les deux pays repose sur des problèmes structurels ; par exemple, il existe un fossé démographique qui oblige la France, où la natalité est soutenue, à créer davantage d'emplois, tandis que la population active allemande diminue, ce qui permet de se concentrer sur la réduction des déficits. Mais le plus inquiétant provient de l'incompréhension mutuelle qui s'accroît, laquelle relève bel et bien du champ politique.

Or, dans ce domaine, on assiste à de douteuses spéculations de la part du gouvernement français. Les socialistes souhaitent visiblement un changement de majorité en Allemagne, à l'issue des élections législatives du 22 septembre. Leur calcul ne vise pas la chute de Merkel, qu'ils savent au zénith dans les sondages, mais à escompter une nouvelle "Grosse Koalition", grâce à un émiettement de la droite. Dans ce cas de figure, le SPD pourrait entrer dans l'alliance gouvernementale et son candidat à la chancellerie, Peer Steinbrück, se retrouver aux Affaires étrangères, avec le titre de vice-chancelier. De quoi infléchir, enfin, la raideur de celle que les Allemands surnomment "Mutti" ("Maman"). Le scénario a prévalu en 2002, avec le vert Joschka Fischer, chargé de l'action extérieure au côté du chancelier Gerhard Schröder ; puis en 2005, avec le SPD Franz-Walter Steinmeier, dans la même fonction, sur le flanc gauche d'Angela Merkel. Mais ce pari ressemble fort à une régression.

Car ce schéma ne fait que souligner combien la France continue de se montrer démunie face à l'Allemagne, et il découle d'un parti pris idéologique - auquel le couple franco-allemand avait su échapper jusqu'ici. D'une part, le monde entier cherche encore à savoir quel est le cap choisi par la France, en dehors de la contestation de l'austérité et de la prolongation d'un modèle social à bout de souffle. D'autre part, pour que Merkel perde pied, il faudra non seulement que la gauche remporte un succès, mais aussi que la droite populiste progresse au détriment de la CDU. Or Steinmeier reste impopulaire et son récent virage à gauche, même s'il ravit le PS, n'y changera rien ; quant au nouveau parti de droite AfD (Alternative für Deutschland), il préconise carrément l'abandon de l'euro et le retour au Deutsche Mark. Enfin, au cas où Steinmeier accéderait au portefeuille des affaires extérieures, les divergences fondamentales demeureraient entre Paris et Berlin, comme on l'a vu au sujet de Chypre, du Mali ou de la Syrie. C'est pourquoi toute la pression exercée par Paris est, paradoxalement, de nature à encourager Angela Merkel à ne rien lâcher.