Quelque chose agite autant les esprits en Allemagne que le match Macron - Le Pen occupe les nôtres - à tort, bien trop tôt avant l'heure : la K-Frage. La lancinante "question K", celle du prochain locataire de la chancellerie, du futur Kanzler ou de la future Kanzlerin. Autrement dit : l'après-Merkel.

On a beau savoir qu'une année politique est un temps biblique, que les élections fédérales n'auront lieu qu'en septembre 2021 et que le scénario d'une élection anticipée est d'autant plus improbable que l'Allemagne exercera la présidence de l'Union européenne pendant six mois au deuxième trimestre 2020, spéculer sur "la faiblesse d'Angela Merkel" n'en demeure pas moins une activité à temps plein.

Paysage mutant

C'est même une telle obsession, y compris (ou surtout) de notre côté du Rhin, qu'on en parlait déjà lorsque la chancelière s'apprêtait à accéder au pouvoir la première fois, il y a... quinze ans. Au bout de son quatrième mandat, les cassandres peuvent enfin se vanter d'avoir eu raison : l'usure de Merkel, ses difficultés politiques, ses gênantes crises de tremblements de l'été sont cette fois bien réelles. Et les spéculations, reparties de plus belle.

Mais tout se perd, et la K-Frage, comme le reste, n'est plus ce qu'elle était. L'époque n'est plus si simple qu'elle puisse se réduire comme avant à un mini-duel entre le SPD (gauche) et la CDU-CSU (droite). Les deux Volksparteien (grands partis populaires) sociaux-démocrates et chrétiens-démocrates se disloquent à petit feu. L'Allemagne a changé. L'extrême droite (AfD) est entrée au Bundestag pour la première fois depuis la guerre. En Thuringe, début février, les partis ont brisé un tabou en passant alliance avec elle pour élire un ministre-président libéral. Il a dû démissionner, devant l'ampleur du tollé. Mais un verrou a sauté.

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Dans ce paysage mutant, un homme sème la pagaille : le charismatique Robert Habeck. Blond, rond, souriant, sans cravate, la cinquantaine. Vert de son état. Ex-ministre de l'environnement du Schleswig-Holstein. Un Realo, dans la vaste et hétéroclite nébuleuse des Verts allemands où s'opposent les modérés-réalistes (les Realos) et les écologistes radicaux-fondamentalistes (les Fundis). Un philosophe, auteur de livres pour enfants, d'essais et de romans coécrits avec sa femme. Engagé en politique sur le tard, par désespoir de voir les grands partis se vider de leur sens au cours des Groko, les grandes coalitions gauche-droite dirigées par Angela Merkel. Un nouveau modèle de politique.

"Patriote progressiste"

Il m'accorde une interview au téléphone, en pleine campagne pour une élection cruciale : les élections régionales à Hambourg, le 23 février. Les Verts sont en mesure de les emporter. Ils tiennent déjà le gouvernement du Bade-Wurtemberg. En 2019, ils ont pris la mairie de Hanovre au SPD, qui n'en avait pas été délogé depuis un demi-siècle. Et sont devenus la deuxième force politique du pays aux élections européennes avec 20,5 %, devant le SPD. Il a une voix très douce.

-Voulez-vous devenir un Volkspartei ? lui demandé-je.

- Non, car ce concept n'est plus adapté. Il repose sur l'idée d'une population homogène qui a le même mode de vie et les mêmes valeurs. Ce n'est plus le cas. Tout est divisé, individualisé. Mais nous ne sommes plus un "parti antipartis". Et nous ne voulons pas être réduits à un parti écologiste.

- Êtes-vous à gauche ? à droite ? nulle part ? "en même temps" ?

- Nous sommes un "parti d'alliance." Dans une époque de polarisations et d'antagonismes, notre nouveau rôle est de construire des ponts. De stabiliser le centre.

- Macron est-il votre modèle ?

- Socialement, notre programme est clairement à gauche, ce qui nous différencie de Macron. Une transition écologique ne se fait pas sans une politique sociale forte. Mais nous disons aux entreprises que nous avons besoin d'elles.

- Quelle est votre stratégie pour ne pas rester le parti des urbains chics de l'ouest de l'Allemagne ?

- 1/ Le terrain : être très présent. 2/ Le langage : ne pas faire l'erreur d'Hillary Clinton, qui a qualifié les électeurs de Trump de "pitoyables".

Sous-entendu : ne rien laisser à l'AfD. Ni le terrain, ni le langage, ni la patrie. Habeck flatte les traditions locales, les symboles germaniques, se veut un "patriote progressiste" qui "utilise les émotions positives". Sa principale rivale potentielle à la chancellerie sera son amie et son alliée : Annalena Baerbock, coprésidente des Verts avec lui. Une Realo, elle aussi. Politique modern style, comme lui. 39 ans, rayonnante, discrète et, plus que lui, apparatchik. La seule note qui pourrait grincer, dans l'irrésistible ascension de la Verdurie.