Chaque matin, depuis septembre 2014, Richard Werly raconte la France dans les pages du journal suisse Le Temps. Ce journaliste chevronné sillonne le pays à la recherche du ton juste pour décrire ce peuple si étrange à ses lecteurs, de l'autre côté des Alpes. De l'élection surprise de 2017 à la pandémie, en passant par la révolte des gilets jaunes, il a vécu au plus près le quinquennat mouvementé d'Emmanuel Macron et suit désormais cette campagne présidentielle paralysée par la guerre en Ukraine.
Avant cette élection, le correspondant franco-suisse a voyagé dans l'espace et dans le temps, le long de la ligne de démarcation qui coupait la France en deux durant la Seconde Guerre mondiale. Richard Werly en tire un récit passionnant, La France contre elle-même (paru le 23 mars chez Grasset), dans lequel il explore la France de 2022 au miroir de celle de 1940. L'Express l'a rencontré entre deux meetings politiques, quelques jours avant le premier tour du 10 avril.
L'Express : Vous couvrez votre quatrième campagne présidentielle française pour Le Temps. Comment définir celle de 2022 ?
Richard Werly : Ce qui me frappe, c'est la disparition des programmes. Certes, les candidats en ont, un certain nombre d'organes de presse les comparent et les chiffrent, mais en reportage ou dans mes entretiens, personne ne m'en parle.
Plus que jamais, cette campagne est une bataille de personnalités et de postures, et c'est nouveau : en 2007, tout le monde retient "travailler plus pour gagner plus", en 2012 le "président normal", en 2017 la "start-up nation". Ce ne sont pas des programmes, mais au moins des intuitions. Aujourd'hui, à part les incantations d'Eric Zemmour sur l'immigration, aucune formule clé ne l'emporte.
L'ouragan médiatique de la guerre en Ukraine fait que l'attention des médias audiovisuels s'est complètement déportée hors de la vie de la campagne. Ce conflit apporte aussi aux Français l'impression que, cette fois-là, il sera impossible de gouverner autrement : les prix de l'énergie vont être une contrainte colossale, la géopolitique européenne va être contraignante à l'extrême, etc. Quand il écoute ceux qui promettent des politiques alternatives, le Français moyen se dit que ce ne sera pas possible, que les circonstances ne le permettront pas. Un mur de réalisme géopolitique s'est installé en France. Il reste donc à voter en fonction de l'affinité personnelle : on vote parce que l'un est sympa, parce que l'autre est connu, parce que la troisième s'est bien réinventée...
Le quinquennat a été marqué par les crises, entre les gilets jaunes et la pandémie, maintenant la guerre en Ukraine. N'était-ce pas justement le moment d'avoir un grand débat de société ?
Nous sommes dans une contradiction : les Français que je rencontre semblent vouloir un débat sur l'avenir de la France, sur la société française... Mais la plupart ont compris que le débat ne mène pas à grand-chose puisqu'au lendemain de l'élection, la réalité sera telle qu'il n'y aura pas le choix. C'est un problème.
Au-delà des colères françaises dont on parle beaucoup, il existe une réelle crispation liée au fait que ce moment de débat et d'échanges que constitue la présidentielle soit tué par les circonstances et par la réalité budgétaire. La dépense publique anesthésie le débat économique : le "quoi qu'il en coûte" de la pandémie fait que des candidats peuvent promettre tout et n'importe quoi avec la dépense publique, et ça passe. La réalité a montré qu'on pouvait dépenser plus. De l'autre côté, il y a ceux, comme Valérie Pécresse, qui tentent de dire "mais vous êtes fous !" Plus personne ne les croit, puisque l'Etat a ouvert les vannes sans compter. Quelqu'un de sensé qui arriverait dans ce pays, comme un Suisse, dirait : "Mais vous êtes fous ! L'argent ne tombe pas du ciel et vous ne pouvez pas signer des chèques en permanence sans conséquences, ce n'est pas possible."
Malgré cette campagne morose, est-ce que vos lecteurs suisses s'intéressent à la France ?
Cette campagne passionne les Suisses et les autres voisins de la France. A l'étranger, tout le monde a compris que le destin de l'Europe, dans le contexte de la guerre en Ukraine, dépend largement de la France. Il n'existe pas trente-six pays qui peuvent peser lourd, et si la France était présidée par un Poutinien notoire... Les lecteurs étrangers ont compris que derrière cette élection présidentielle française, c'est l'avenir de l'Europe qui se dessine.
Le spectacle politique français, on peut en penser ce qu'on veut, reste assez flamboyant en termes de casting : le super bon élève XXL Macron ; le tribun Mélenchon ; la réinvention de Marine Le Pen en mère de famille ; l'échec programmé de Valérie Pécresse tuée par Nicolas Sarkozy, avec cette tragédie grecque au sein du parti ; Jean Lassalle... Vu de l'extérieur, c'est pas mal, sans parler d'Eric Zemmour.
Et enfin, il y a un vrai élément de surprise, l'accident électoral peut arriver. Ce petit élément de suspense rend les choses intéressantes, alors qu'il y a un mois et demi, la victoire de Macron était déjà dans toutes les têtes.

Arrivée du président-candidat Emmanuel Macron pour son premier grand meeting de campagne à Nanterre, le 2 avril 2022.
© / afp.com/Ludovic MARIN
Vous avez parcouru le pays d'Est en Ouest, le long de la ligne de démarcation de 1940, pour votre livre La France contre elle-même. Dans quel état se trouvent les Français ?
Mon impression et ma conviction sont que le nombre de Français raisonnables dans ce pays est beaucoup plus important qu'on ne le croit. Nombreux sont frustrés, nombreux sont en colère, mais in fine les gens vivent bien. Je ne crois pas que la France serait un agrégat de sans-culottes prêts à tout. Qui aurait pensé que le Grand débat, en 2019, allait calmer la colère des gilets jaunes ? Emmanuel Macron a réussi parce que, au fond, les Français veulent qu'on les écoute.
La France est un pays extraordinaire, un peu bizarre, où le débat est vu comme la solution. En Suisse, en Allemagne ou en Angleterre, on aime les solutions. En France, on aime le débat. Et si le débat est bien mené, on a tendance à penser que c'est la solution.
Le fond de sauce des gilets jaunes, qui est présent dans mon livre, est passé de la colère à la lassitude. Je ne sais pas si ces gens sont prêts à redescendre dans la rue, et je ne le vois pas comme une bonne chose. Il ne faut pas oublier que les gilets jaunes ont payé cher leur engagement : en termes de violences policières, de réputation aussi quand ils rentraient chez eux, et de social avec un pays devenu chaotique. La colère mobilisatrice a diminué d'intensité pour devenir cérébrale : les Français sont cérébralement en colère. Tout l'enjeu de cette élection est de voir si cette colère cérébrale va l'emporter sur la raison.
Cette France peut-elle mettre l'extrême droite au pouvoir ?
En Suisse, l'extrême droite est au Parlement et au gouvernement depuis le début des années 2000, avec des idées très 'zemourriennes' concernant les immigrés, la votation pour interdire les minarets, etc. Certes, ils ont acquis une influence prédominante sur le débat public dans beaucoup de domaines, y compris contre l'Union européenne, et contaminé les élites dans une certaine mesure. Mais à aucun moment ils n'ont dominé la vie publique, et leurs scores plafonnent.
Je pense que la France va vers ça, mais avec la difficulté de son système présidentiel. Il y a un bon 30% de la population française qui se reconnaît dans les thèses de Le Pen, sans forcément vouloir l'élire. Ils veulent que cette approche de la politique soit présente dans le débat public, or la France n'a pas la proportionnelle. Donc la seule manière pour ces Français de dire à l'élite politique que l'immigration, l'identité ou la souveraineté, ça leur parle, reste de secouer le cocotier au moment de la présidentielle.

Des affiches de campagne à Montpellier, le 31 mars 2022.
© / afp.com/Pascal GUYOT
Dans votre livre, vos rencontres vous amènent à nuancer la thèse de "l'archipel français" défendue par Jérôme Fourquet, qui raconte "une nation multiple et divisée"...
Il s'agit d'une très bonne thèse, tout à fait juste sur le plan statistique. Elle est une photographie, mais montre uniquement ce qu'il y a sur la photo : derrière la photo, il existe une quantité de passerelles entre ces îles de l'archipel français, qu'elles soient générationnelles, associatives, etc.
La thèse de l'archipel ne prend pas en compte qu'il s'agit de l'archipel perçu par M. Fourquet. Quand on se balade dans les villes moyennes et les villages le long de la ligne de démarcation, c'est-à-dire le centre rural de la France, le fameux kebab est un lieu de sociabilité, donc d'intégration puisque la jeunesse se retrouve là. Des éléments qui, comme le kebab, pourraient apparaître comme la preuve de l'archipel, constituent en réalité des passerelles.
Toute ma thèse est de dire que ce pays tient debout : quand il a été menacé de disparition en 1940, il n'a pas disparu. Les Français se débrouillent bien mieux qu'on ne le pense, à condition de leur faire confiance. Fondamentalement, le problème de ce pays vient de sa défiance : tout le monde a peur, ou du moins se méfie, de tout le monde. Le gouvernement se méfie de l'administration - c'est pour cela qu'il embauche McKinsey. L'administration centrale, Paris, se méfie des régions. L'administration des régions se méfie des citoyens. Les citoyens se méfient de leurs élus. A tous les niveaux, il existe une superposition de défiance, et il est très dur de gouverner un pays qui ne se fait plus confiance.
Votre voyage entre 1940 et 2022 n'est pas anodin dans une campagne marquée par le révisionnisme d'extrême droite. La France a-t-elle un problème de mémoire ?
L'historien Henry Rousso utilise cette expression : "le passé qui ne passe pas". On touche à Vichy, à la France de Pétain, à la ligne de démarcation... Cette période, de 1940 à 1944, pèse-t-elle toujours très lourd dans les mémoires françaises ? Est-ce qu'Eric Zemmour aurait trouvé la martingale en rappelant que la France pétainiste était valeureuse et avait raison ? D'abord, la vision que Zemmour nous offre de cette période - et de nombreux historiens ont écrit là-dessus - est fausse. En suivant cette ligne de démarcation, il est évident que ce régime de Pétain était fantoche. La vraie autorité de l'époque vient de l'occupant allemand, nazi, qui a instauré cette ligne, non parce que Pétain lui a résisté mais parce que Hitler veut entrer en guerre contre la Grande-Bretagne et doit s'économiser.
Toute la bravoure et l'intelligence des Français se font contre ce régime de Pétain, y compris parmi les officiels qui jouent double jeu. Tout se fait en résistance à l'idéologie de Pétain.
Ce régime ne réussit rien. La France de De Gaulle hérite de la période de la guerre, pas de Pétain : elle hérite de cette ingéniosité française née pendant la guerre. Les Français étant livrés à eux-mêmes, une proportion fait des saloperies. Mais une grande majorité se débrouille, aide des gens à passer la ligne de démarcation, etc. Cette vitalité française va construire la France gaullienne, et le général lui donne un narratif de victoire.
Il serait faux de dire que cette France de l'époque s'est couchée : elle s'est accommodée et a tenu. Cette France-là joue toujours un rôle aujourd'hui. Ce qui est frappant dans les témoignages de l'époque, ce sont les Français qui disent que, sous l'occupation, ce sont des années où tout était possible, dans le bon sens mais aussi dans le mauvais sens. Leurs petits-enfants, aujourd'hui, disent que tout est impossible. En période de paix et de prospérité, la France a un problème évident.
