Radoslaw Sikorski connaît bien la menace russe. A 59 ans, le député européen polonais (PPE, droite) a longtemps été le fer de lance de la diplomatie de son pays, comme ministre de la Défense de 2005 à 2007, puis ministre des Affaires étrangères de 2007 à 2014.
Très impliqué dans la crise ukrainienne de 2014, il a joué le rôle de porte-parole de l'Union européenne à Kiev et poussait alors pour une aide occidentale massive. Huit ans plus tard, il ne peut que regretter le manque d'investissement des Européens en faveur de l'Ukraine et la guerre menée par Vladimir Poutine.
L'Express : La semaine dernière, la Russie a visé une base militaire située à 20 kilomètres à peine de la Pologne. Craignez-vous que votre pays soit attaqué par l'armée russe ?
Radoslaw Sikorski : Si ce n'était pas le cas, la Pologne n'aurait pas besoin d'une armée. Que je sache, nous ne sommes pas menacés par la Slovaquie, la République tchèque ou l'Allemagne.
Certains propagandistes de Vladimir Poutine parlent de la Pologne. Lui-même, dans un discours, a expliqué que Lénine avait fait une erreur en donnant le droit aux républiques de l'Union soviétique de faire sécession. Son ambition première se focalise sur les pays baltes et la Moldavie, il a déjà des troupes au Kazakhstan et en Arménie...
Je ne sais pas si vous avez la même expression en français, mais en Pologne on dit que l'appétit vient en mangeant. Nous ne pouvons rien exclure. Et d'ailleurs, nous vous avons averti à propos de Poutine depuis des dizaines d'années, il serait temps de nous écouter.
C'est-à-dire ? Que l'Otan doit se préparer à une attaque russe ?
C'est-à-dire que la Russie est une autocratie révisionniste, dans laquelle Poutine doit injecter des doses d'héroïne de temps en temps, sous forme de nationalisme et de néo-impérialisme. Vous ne pouvez jamais savoir qui sera sa prochaine victime.
En tant que ministre des Affaires étrangères, vous demandiez régulièrement davantage de troupes de l'Otan en Europe de l'Est. Pensez-vous que la Pologne peut compter sur l'Alliance atlantique en cas d'agression russe ?
La 82ème division aéroportée américaine s'est installée sur notre territoire, c'est un bon début. Les Britanniques envoient des troupes, j'espère que la France le fera bientôt. Nous avons besoin des soldats là où il y a du danger, pas sur de jolies plages.
Pensez-vous que l'Occident a été naïf vis-à-vis de Vladimir Poutine ?
C'était surtout de l'arrogance et un certain degré de condescendance envers l'Europe centrale. Poutine nous a désignés comme l'ennemi depuis longtemps. Nous, ou plutôt vous, n'avez pas accepté cette réalité.

Des soldats marchent dans une rue vide d'Odessa (Ukraine), le 17 mars 2022
© / afp.com/BULENT KILIC
Cette guerre en Ukraine aurait-elle pu être évitée ?
Bien sûr. C'était une erreur de conseiller aux Ukrainiens de ne pas se battre en Crimée [en 2014]. S'ils avaient combattu en Crimée, Poutine ne serait pas allé dans le Donbass. Cette victoire facile en Crimée l'a convaincu que le reste pouvait suivre facilement.
Comme ministre, vous avez tout de même cherché à établir une meilleure relation avec Moscou...
Nous avons tous eu nos moments de remise à zéro avec la Russie, avec un certain succès d'ailleurs. Poutine a été le premier président russe à visiter Katyn [NDLR : lieu d'un massacre de milliers de Polonais par la police soviétique en 1940], il est venu à Gdansk pour les célébrations de la guerre. Nous avions mis en place un comité d'historiens polonais et russes pour établir les difficiles vérités de notre histoire commune. Poutine avait autorisé le passage par la Russie de troupes de l'Otan pour se rendre en Afghanistan.
Poutine n'est devenu Poutine qu'après 2011. En 2011, des manifestations contestaient son retour comme président : il a pris peur et nous a accusés. Avant cela, il avait des tendances néo-impériales, mais la peur véritable et l'hostilité ont démarré en 2011, et c'est à ce moment qu'il a quitté les négociations pour un partenariat avec l'Union européenne.
Que peut faire l'Occident pour soutenir davantage la résistance ukrainienne ?
Nous pouvons tous faire davantage. Je viens juste de faire un nouveau don aux forces armées ukrainiennes. Vous pouvez le faire, tout le monde le peut. Il suffit d'aller sur le site de la Banque nationale d'Ukraine. Nous devons faire du financement participatif pour la défense ukrainienne.
Au-delà, nous pourrions lancer des exercices militaires de l'Otan autour de la Russie, en Alaska ou dans les pays baltes. Un exercice se déroule en ce moment en Norvège. Cela permet de faire en sorte que Poutine ne lance pas l'ensemble de ses forces militaires en Ukraine.
Nous devons aussi entamer notre réarmement. A l'heure actuelle, les Ukrainiens ont détruit autant de tanks russes que l'armée française n'en possède. Ce n'est pas normal. Nous ne pouvons plus profiter des bénéfices de la paix, puisque la paix a pris fin. Le réarmement de l'Allemagne doit se faire dans un cadre européen. J'espère que l'Allemagne va finir par prendre au sérieux les propositions d'Emmanuel Macron pour une véritable défense européenne.
Nous devons aussi accélérer notre transformation énergétique et créer une union du gaz. Nous devons probablement continuer d'acheter du gaz russe mais nous devrions l'acheter ensemble afin de dicter nos conditions à Poutine, et non l'inverse.
L'Union européenne semble s'être transformée ces dernières semaines, au moins dans les discours. Pensez-vous qu'elle prenne la bonne direction ?
L'Union européenne ne peut pas faire grand-chose sans le soutien de ses États membres. Son évolution dépend d'eux. Je compte sur le président Macron pour continuer de donner à l'Union européenne la vision qu'il lui a donnée jusqu'à présent. J'espère que d'autres dirigeants suivront ses pas. Et pour information, je suis au PPE [conservateurs], et non chez Renew [centristes, dont fait partie LREM].
