Mardi, en fin d'après-midi, Josep Borrell avait la mine des mauvais jours. Le diplomate en chef de l'Union européenne venait de passer la journée à négocier avec les vingt-sept ministres des Affaires étrangères du continent afin de trouver une position commune sur le conflit israélo-palestinien. Une réunion "d'urgence", tenue dix jours après le début des bombardements israéliens sur Gaza, en réponse aux milliers de roquettes qui s'abattent sur l'État hébreu.
La Hongrie, ennemie de l'unité européenne
Le texte issu de cette réunion, consensuel s'il en est, condamne "les attaques de roquettes du Hamas" et soutient "totalement le droit d'Israël à se défendre", même si "cela doit être fait de façon proportionnée et en respectant le droit humanitaire international". Bref, pas de quoi bouleverser le jeu diplomatique mondial. Pourtant, le trublion hongrois a refusé de s'associer à cette déclaration, empêchant l'UE de s'exprimer à l'unisson. "Honnêtement, j'ai du mal à comprendre comment on peut ne pas être d'accord avec ce qui a été écrit", s'est désolé Josep Borrell devant les caméras. En faisant jeu à part, Budapest montre une nouvelle fois sa singularité, et entretient la paralysie européenne.
"La Hongrie se sert de la situation pour faire une déclaration de principes et montrer son opposition aux interférences de l'Europe dans les affaires internes d'autres pays, pose Yves Bertoncini, président du Mouvement européen - France et ancien diplomate. Le gouvernement hongrois parle en réalité de lui-même dans ce dossier, lui qui refuse les leçons de morale européennes sur sa gestion interne. Il en profite aussi pour rappeler son pouvoir de blocage des instances de l'UE."
En matière d'Affaires étrangères, comme de Défense, toute décision européenne doit être prise à l'unanimité des Vingt-Sept. Un impératif extrêmement complexe, qui sème retards et zizanie sur le continent, paralysé sur la scène internationale. "L'Europe peine déjà à s'entendre sur les problèmes à sa frontière, que ce soit en Turquie ou en Biélorussie, alors le conflit israélo-palestinien, c'est l'Everest en espadrilles !", analyse Yves Bertoncini.
Malgré la volonté de certains dirigeants, dont Emmanuel Macron, d'une "Europe puissance", capable de parler d'une seule voix sur la scène internationale, la crise au Proche-Orient vient surtout rappeler les divisions du continent sur la question. En Autriche ou en République tchèque, on hisse le drapeau israélien en plein conflit afin de montrer son soutien indéfectible à l'État hébreu. Le Premier ministre hongrois Viktor Orban, lui, en profite pour afficher sa proximité avec son homologue israélien Benyamin Netanyahou. En Espagne ou en Irlande, des marées humaines défilent pour réclamer l'arrêt des bombardements contre les populations palestiniennes. Résultat, l'Europe, partenaire historique des négociations de paix, en est réduite au rôle d'observateur impuissant.
"Sur la crise au Proche-Orient, l'Europe n'est pas muette, mais elle est inaudible", précise Yves Bertoncini. Les deux têtes de l'UE, le président du Conseil Charles Michel et la présidente de la Commission Ursula von der Leyen, qui d'ordinaire jouent des coudes pour incarner l'Europe, ne se bousculent pas pour donner une voix à l'UE dans ce dossier. "Il faut toutefois souligner qu'au niveau extérieur, c'est surtout Washington qui était attendu en tant que médiateur et a beaucoup déçu par son absence", poursuit Yves Bertoncini.
Face aux blocages européens, la France tente désormais de faire cavalier seul et a déposé une résolution de cessez-le-feu au Conseil de sécurité de l'ONU. La manoeuvre, discutée avec l'Egypte et la Jordanie, a surpris l'administration américaine, qui devrait accepter de mettre une pression supplémentaire sur Israël pour arrêter les hostilités. Une seule chose est sûre, le chemin du retour au calme ne passera pas par Bruxelles.
