Une fois n'est pas coutume, Boris Johnson aura dû se rendre à l'évidence : il lui faudra laisser sa place à un autre. Mais avant d'accepter les faits, il les nia une dernière fois et fit vivre à la Grande-Bretagne deux jours de folie constitutionnelle. Du jamais vu outre-Manche. Quand un Premier ministre perd la confiance de son gouvernement et de son parti, l'usage veut qu'il démissionne et qu'il ait la grâce de ne pas se faire prier. Rien, cependant, ne l'y oblige, et c'est bien là l'une des grandes faiblesses de la démocratie britannique. Elle obéit à des règles non écrites, des "conventions de gentlemen" qui appartiennent à la Grande-Bretagne d'antan, celle d'avant le Brexit et Boris Johnson.

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Après des mois de scandales pendant lesquels les ténors de son parti lui enjoignaient les uns après les autres de se retirer, il s'enferra et refusa pendant quarante-huit heures de se retirer malgré le départ d'une soixantaine de ses ministres et collaborateurs. Seul à la tête d'un gouvernement de chaises vides, Johnson refusait toujours de voir la réalité en face, s'imaginant président élu par le peuple et non chef de file nommé par le parti majoritaire au Parlement. Jon Sopel, fin connaisseur de la politique américaine et auteur de A Year At The Circus : Inside Trump's White House estime que la Grande-Bretagne a vécu là son insurrection du Capitole : "Fomenter une crise constitutionnelle en refusant d'accepter la réalité est la même chose qu'une insurrection. C'est même plus Trump que Trump !"

Il va falloir aller le chercher manu militari

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Selon son ancienne éminence grise Dominic Cummings, Boris Johnson pourrait être tenté de s'accrocher au pouvoir jusqu'à la nomination d'un nouveau leader conservateur, au lieu de laisser à son n° 2, Dominic Raab, le soin d'assurer l'intérim. "Je le connais, il ne pense pas un instant que les jeux sont faits, a publié Cummings sur son compte Twitter. Il se dit qu'avec la guerre en Ukraine, tout est possible, il joue la montre et cherche une façon de rebondir. Il va falloir aller le chercher et le sortir manu militari." Gageons que le parti conservateur achèvera aussi vite que possible le processus qu'il a débuté et qui mettra un terme à ces trois années folles, durant lesquelles "BoJo" a tenu, tant bien que mal, les rênes du pays. Et consacrera le début d'un nouveau chapitre : le retour au principe de réalité en Grande-Bretagne.

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"Oyez, oyez, le voile de l'illusion se dissipe et le réel est de retour outre-Manche", pourrait-on crier dans les rues d'Europe. Après six ans durant lesquels mensonges, fantasmes, affabulations et contre-vérités ont créé une sorte de monde parallèle, la gueule de bois risque d'être sévère pour les Britanniques, mais le processus sera salvateur pour la démocratie britannique.

Le voile se déchire

Car les scandales en tous genres, des soirées arrosées de Downing Street en totale violation des règles sanitaires aux "oublis" de Johnson concernant le recrutement de collaborateurs dont il connaissait pourtant les dérives sexuelles, ne sont que la partie émergée d'un iceberg ayant entraîné la rébellion des conservateurs contre leur leader. La véritable raison de son départ forcé est la suivante : la Grande-Bretagne ne peut plus fermer les yeux devant les faits et continuer à prétendre qu'elle est "la meilleure au monde", expression favorite de Boris Johnson et de sa clique de Brexiteurs.

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Deux ans de pandémie ont été bien commodes pour cacher la vérité au pays. Le Covid a permis d'entretenir le flou sur les véritables conséquences économiques du Brexit, mais aussi sur l'incompétence et la faillite morale du Premier ministre. Le succès de la campagne de vaccination a, un temps, calmé les inquiétudes de l'opinion publique. La guerre en Ukraine et l'opportunisme martial de Boris Johnson lui ont accordé un répit supplémentaire. Mais à la fin, faits et chiffres, ce que d'autres appellent la vérité, ont balayé tous les slogans.

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Avec l'inflation la plus haute des pays occidentaux, soit plus de 9 % aujourd'hui et 11 % prévue en octobre selon la Banque d'Angleterre, une livre sterling ayant perdu près de 12 % de sa valeur contre le dollar en un an et le retour de grèves dures dans les transports (et bientôt la santé et l'enseignement), la Grande-Bretagne retrouve le goût amer des années Thatcher. Le pays souffre d'un manque cruel de main-d'oeuvre, dont les effets sont accentués par le Brexit. Le marché du travail britannique ne peut plus profiter de la libre circulation des travailleurs européens : finie la possibilité de recruter des bras roumains et polonais pour s'occuper des récoltes.

Effets dévastateurs du Brexit

Les effets du Brexit commencent d'ailleurs à se voir sur l'économie britannique. Celui-ci agit comme un accélérateur de mauvaises nouvelles, un amplificateur des tensions économiques mondiales. Le déficit du commerce extérieur (2,6 % du PIB en 2021) pourrait atteindre 8,3 % cette année, soit le plus mauvais résultat depuis 1955. Côté croissance, l'OCDE place le pays en dernière place des pays du G20 en compagnie de la Russie, avec une croissance nulle pour 2023. Quant à la productivité, elle continue de dégringoler. The Office for Budget Responsibility prévoit un recul du PIB de 4 % en dix ans (entre 2016 et 2026) et un manque à gagner d'environ 100 milliards de livres sterling par an, représentant un manque de revenus fiscaux de l'ordre de 40 milliards de livres.

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Les défis du prochain Premier ministre seront immenses, voire "monstrueux", selon The Economist. Pour commencer, une question s'impose : le parti conservateur est-il seulement en état de fournir au pays un Premier ministre, le quatrième en six ans, assez honnête et compétent pour conduire à bien les affaires du pays ? A considérer que les Tories soient en état de gouverner, la question de la politique économique à mener va se poser de façon urgente. L'incohérence de la ligne suivie par Boris Johnson, faite à la fois de grandes dépenses publiques et de baisses d'impôts, devra être corrigée avant que l'inflation ne devienne endémique.

Restaurer la confiance

Alors que la Première ministre écossaise Nicola Sturgeon a fixé au 19 octobre 2023 la date d'un prochain référendum sur l'indépendance de l'Ecosse (pour lequel elle a besoin du feu vert de Westminster), le prochain Premier ministre aura pour mission d'enrayer la dislocation des relations entre les quatre nations qui composent le Royaume. Se posera nécessairement le problème du protocole nord-irlandais qui impose en mer d'Irlande une frontière pour les marchandises entre l'UE et le Royaume-Uni (afin de ne pas rétablir une frontière physique entre Irlande et Irlande du Nord).

Contrairement à son prédécesseur, le futur dirigeant finira-t-il par honorer cet accord signé avec l'Union européenne ? Une condition sine qua non pour restaurer les relations avec ses voisins continentaux. "Un nouveau partenariat est primordial", estime Timothy Garton Ash, professeur d'études européennes à l'université d'Oxford. "Il faut dépasser le Brexit, ce n'est d'ailleurs plus le sujet. Il existe des possibilités de coopération très larges entre la Grande-Bretagne et l'Europe, tant en matière de défense, de technologie, d'énergie ou d'environnement." Tout est à reconstruire, à commencer par la confiance. Good luck au prochain locataire de Number Ten.