"Scandaleux", "sans précédent et inacceptable", "piraterie d'État", "terrorisme d'État", ainsi a été qualifié le détournement par les autorités biélorusses, le 23 mai dernier, d'un avion de Ryanair assurant la liaison Athènes-Vilnius et transportant le journaliste Roman Protassevitch, opposant notoire au pouvoir d'Alexandre Loukachenko.

Arrêté avec sa compagne lors de l'escale imposée à Minsk, il risque la peine de mort, pour "implication dans des activités terroristes", malgré son récent témoignage forcé dans une vidéo dans laquelle il apparaît (le visage tuméfié) pour dire qu'il est bien traité et se reconnaît coupable de "l'organisation de troubles massifs à l'ordre public". Plusieurs autres opposants viennent d'être condamnés à de lourdes peines de prison pour ce même motif. Avec Protassevitch, trois autres passagers se sont "évaporés" à Minsk, sans doute les agents du KGB biélorusse qui le suivaient à la trace.

LIRE AUSSI : Jean-Yves Le Drian : "Les régimes autoritaires n'ont plus aucune limite".

Loukachenko, président de la Biélorussie depuis 27 ans, a décidé de rester à la tête du pays malgré le refus de la quasi-totalité de la communauté internationale de reconnaître sa victoire lors des élections frauduleuses d'août 2020. Une répression féroce s'est abattue depuis sur la population : 20.000 arrestations, 400 opposants emprisonnés et des accusations de torture, investiguées par la justice allemande. L'élan qui a poussé dans la rue des centaines de milliers de Biélorusses a clairement faibli du fait de cette violence d'État, mais l'opposition ne se résigne pas. L'une de ses principales figures, Svetlana Tikhanovskaïa, réfugiée à Vilnius et qui est devenue l'interlocuteur privilégié des Européens, a appelé cette semaine à la réunion d'une "conférence internationale de haut niveau" pour résoudre la crise. Et souhaité que l'opposition démocratique soit entendue par le Sommet du G7 en juin prochain. Elle a été partiellement entendue : le Conseil de sécurité de l'ONU, s'est réuni en urgence mercredi 26 mai à la demande notamment de la France, mais n'a pas pu adopter une déclaration, du fait de l'opposition russe et chinoise. La Haute Commissaire aux droits de l'Homme des Nations Unies a nommé une commission d'enquête sur la Biélorussie et le conseil de l'Organisation internationale de l'Aviation Civile s'est réuni en urgence ce jeudi.

Poutine a apporté son soutien à Loukachenko

Face à ce nouvel épisode du conflit qui oppose aujourd'hui clairement les régimes démocratiques et les régimes autoritaires, comment vont réagir les Russes et les Européens, les deux principaux acteurs extérieurs du drame qui se joue à Minsk ?

LIRE AUSSI : Derrière la Biélorussie, l'ombre de Poutine préoccupe l'Union européenne

A Moscou, l'embarras est clair. La brutalité de Loukachenko peut in fine le jeter dans les bras de Poutine, du fait de sa condamnation unanime presque partout dans le reste du monde. Mais elle contribue aussi à aggraver la tension qui domine les relations de la Russie avec l'Europe et les États-Unis. Mauvais timing donc pour le détournement du vol Ryanair, après la rencontre récente en Islande entre le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov et son homologue américain Anthony Blinken, qui a permis aux deux super puissances de reprendre langue.

Malgré cela, Poutine a pourtant apporté son soutien à Loukachenko, notamment lors d'une visite de Lavrov à Minsk en novembre dernier. Moscou a envoyé en Biélorussie des policiers, procédé à des exercices militaires communs et promis une aide financière et économique. Et le ministère russe des affaires étrangères a jugé "raisonnable" le détournement du vol Ryanair. L'emprise de la Russie, premier partenaire de la Biélorussie dans tous les domaines, ne cesse de se renforcer. Les Russes veulent à tout prix éviter un nouveau "Maïdan" (la révolution de couleur de 2014 en Ukraine) pouvant conduire à une autre avancée de l'OTAN et de l'Union européenne à sa frontière ouest. D'où leur espoir de voir Loukachenko lancer un processus de réforme constitutionnel pouvant conduire à son départ, resté lettre morte jusqu'à présent.

Moscou préférerait un dirigeant plus docile

Poutine et Loukachenko ne s'apprécient guère. Le second a espéré devenir président de l'ex-URSS à l'effondrement de cette dernière avant d'en revenir à un nationalisme sourcilleux après son échec. Il a enterré le Traité d'union de 1999 entre les deux pays, a refusé l'installation de bases russes et a tenté plusieurs fois de se rapprocher des Européens. Tout cela déplaît à Poutine, pour qui le rôle de la Biélorussie est essentiel au sein de la Communauté économique Eurasiatique et de l'Organisation du traité de sécurité collective. Poutine sait que les États du Caucase et d'Asie centrale, s'ils s'accommodent des pratiques autoritaires du Kremlin en matière de droits humains, n'apprécient guère son activisme militaire et sa volonté de tenter de recréer un espace post-soviétique. Et la Turquie et la Chine sont de plus en plus actives dans ces deux zones, offrant une alternative plus attrayante financièrement et moins compromettante vis-à-vis de l'occident. Poutine est conscient que renouveler en Biélorussie l'aventure ukrainienne pourrait lui coûter cher. Il préférerait donc asseoir à Minsk, sans recourir à la force, un dirigeant le cas échéant moins brutal mais surtout plus docile que Loukachenko.

LIRE AUSSI : Avion détourné : face à la Biélorussie, les Européens font taire leurs divisions

Du côté de l'Union européenne, aucune hésitation n'a entaché l'unanimité de la condamnation de Loukachenko. Au lendemain même du détournement aérien et de l'arrestation de Protassevitch et de sa compagne, un sommet européen a adopté sans tergiverser des décisions et des sanctions supplémentaires contre la Biélorussie : gel de 3 milliards d'euros d'aide et investissements fermeture de l'espace aérien et des aéroports européens aux avions biélorusses, extension de la liste des personnes et entités sanctionnées et sanctions économiques "ciblées". Conscient du double jeu russe, l'Europe a également commandé à la Commission un rapport sur les relations UE-Russie, à discuter au sommet européen de juin. Les nouvelles sanctions s'ajoutent à celles adoptées depuis 2004 et partiellement allégées en 2016. Dans le même temps, les Européens, collectivement et bilatéralement, aident financièrement la société civile biélorusse.

"Test de crédibilité pour l'Europe"

LIRE AUSSI : Biélorussie-UE : "L'Europe-puissance" se forgera dans les crises

Cet ensemble de sanctions, que certains jugent insuffisantes, a pourtant une réelle efficacité, liée à leur durée (les sanctions frappant la Russie, après son annexion illégale de la Crimée, existent depuis 7 ans et ont un impact très lourd sur l'économie russe).

"C'est un nouveau test de crédibilité pour l'Europe, dans un monde où les régimes autoritaires n'ont plus aucune limite dans leurs comportements déstabilisateurs et répressifs" a déclaré Jean-Yves Le Drian, le ministre français des affaires étrangères, qui a assuré que la France "voulait profiter de sa présidence de l'Union européenne (début 2022) pour affirmer la souveraineté de l'Europe et son autonomie stratégique sur beaucoup de sujets". La fermeté face aux régimes autoritaires, Biélorusse en tête, en est une première étape obligée. Elle permettra de juger du sérieux des ambitions européennes à se doter de tous les instruments d'une puissance et surtout de sa capacité à en faire usage.

Jean-Maurice Ripert est Ambassadeur de France et Vice-président de l'Association française pour les Nations Unies