Chaque soir, les rues du quartier Kadiköy restent animées jusque tard dans la nuit, sur la rive asiatique d'Istanbul. A l'ouest de ce bastion de l'opposition laïque, sur la promenade qui longe la mer de Marmara, l'on distingue au loin les îles des Princes. Le leader bolchevique russe Léon Trotski y a vécu en exil pendant plusieurs années, après avoir été banni d'URSS par Staline en 1929. Avant lui, jusqu'à 180 000 Russes blancs fuyant la révolution avaient élu domicile dans la mégalopole turque.

"Et un siècle plus tard, nous voilà !" plaisante Igor Kolchin, 33 ans, exilé à Istanbul depuis le mois de mars. Le jeune homme vient tout juste d'ouvrir un café à deux pas du port. Dans la pièce principale de l'établissement, des clients travaillent frénétiquement sur leur ordinateur autour d'une grande table, tandis que d'autres échangent en russe. "Les gens viennent aussi ici pour rencontrer des compatriotes, demander des conseils pour le logement, l'obtention des titres de séjour", détaille le propriétaire. Depuis l'annonce, le 21 septembre, de la mobilisation militaire en Russie, il n'est pas rare de voir des jeunes hommes franchir la porte avec leurs valises à roulettes et l'air un peu hagard.

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Igor, lui, n'a pas attendu la mobilisation pour quitter la Russie. "Je voyageais à l'étranger au moment de l'invasion et j'ai décidé de ne pas rentrer, je ne supportais pas de m'imaginer vivre du côté de l'agresseur", raconte le jeune homme, qui arbore les nombreux tatouages et le style vestimentaire de la jeunesse branchée de Saint-Pétersbourg. Propriétaire d'un bar dans la ville d'origine de Vladimir Poutine, il cherche désormais à le vendre.

"En ce moment, je loge sept personnes dans mon petit appartement"

Comme lui, ils sont nombreux à avoir fait le choix d'un départ vers Istanbul : les vols continuent entre les deux pays et la Turquie n'exigent pas de visas pour les citoyens russes, qui ont facilement accès à un permis de séjour d'un an renouvelable. "En ce moment, je loge sept personnes dans mon petit appartement, parfois quand je n'ai plus de place chez moi je dors dans le café", souffle Igor. Son frère aîné l'a rejoint il y a deux semaines, d'autres amis réfléchissent à prendre à leur tour la route de l'exil. "Certains attendaient que les prix des billets d'avion, qui avait atteint plusieurs milliers d'euros, redescendent, explique l'entrepreneur. D'autres ont des impératifs familiaux ou professionnels à régler avant de pouvoir partir." Une fois à Istanbul, une partie d'entre eux planifient leur départ pour l'Europe ou l'Asie du sud-est, mais d'autres entendent s'installer sur place. Au deuxième étage, les cours gratuits de turc font salle comble trois fois par semaine.

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Oleg, ingénieur qualité de 29 ans, a accepté d'être rétrogradé au sein de son entreprise afin de pouvoir travailler à distance. Il a quitté la Russie une semaine après la mobilisation. "J'étais contre la guerre, j'ai même participé à quelques manifestations, mais je n'avais pas l'argent pour partir et, comme la situation était relativement stable, je pensais pouvoir continuer de vivre en Russie", témoigne le jeune homme, dont les traits asiatiques laissent deviner son appartenance à la minorité ethnique oudmourte. La mobilisation a bouleversé ses plans : l'appel sous les drapeaux ne devait concerner "que" 300 000 Russes, sélectionnés sur des critères d'âge, d'expérience militaire, de situation familiale... "C'est du pipeau, assure Oleg. Ils raflent tout le monde et j'étais particulièrement inquiet car j'ai une spécialisation acquise lors de mon service militaire comme mécanicien et conducteur sur le véhicule de combat BMP-2", un véhicule de combat d'infanterie soviétique massivement employé par l'armée russe. Son colocataire, avec qui il partage un petit appartement dans le quartier, avait, lui, reçu son ordre de mobilisation avant de s'échapper.

Fraîchement arrivé, Oleg ne se projette pas encore dans l'avenir, mais il ne s'attend pas à un changement des mentalités en Russie, ni a fortiori à un changement du régime. "Ma mère, qui a pourtant financé mon départ, est farouchement pro-Poutine, j'ai essayé plusieurs fois d'en débattre avec elle, mais ça ne mène à rien", lâche-t-il, fataliste.

Deux vagues d'immigration russe

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Majoritairement anglophones, diplômés et issus de la classe moyenne, tous les exilés ne partagent pas les mêmes motivations. "Ceux de la première vague, qui ont quitté le pays dès le début de la guerre, étaient des gens plus politisés, qui avaient déjà des envies d'expatriation, connaissaient Istanbul et la Turquie, décrypte Emil Herrman, chercheur allemand en anthropologie, qui a fait de ces exilés russes son sujet d'étude. Les gens de la deuxième vague, après la mobilisation, sont partis dans l'urgence où ils le pouvaient. Ils sont souvent moins politisés, certains soutenaient même l'invasion de l'Ukraine mais ne sont pas prêts à y prendre part."

A Istanbul, les arrivants russes profitent de la politique "d'équilibre" menée par Recep Tayyip Erdogan avec Moscou, qui condamne l'invasion tout en refusant de rejoindre les sanctions internationales. Les banques turques se sont néanmoins retirées en septembre du système de paiement alternatif Mir, rendant inopérantes les cartes bancaires russes sur le sol turc, au grand dam des exilés.

De son côté, l'opposition turque s'indigne de la présence importante de réfugiés d'un genre particulier : les oligarques russes, qui ont délocalisé une partie de leurs affaires en Turquie, ou qui ont mis leurs yachts de luxe à l'abri dans les ports de Bodrum ou de Marmaris. Le 27 octobre, à la tribune de l'Assemblée, le député Utku Çakirözer brandissait des photographies de ces bateaux, en prévenant : "Ce n'est pas là l'image de la neutralité, mais celle de l'opportunisme de la corruption et des sanctions [internationales] à venir."