Casque de chantier rouge sur la tête, masque aux couleurs de Gênes sur le menton, Matteo Salvini arbore son plus beau sourire devant les caméras, ce 22 juin. Derrière lui, les pieds du nouveau pont d'un blanc immaculé éblouissent, sur fond de ciel bleu. L'asphalte vient à peine d'être étalé, 40 mètres plus haut. Grâce à ses alliés politiques locaux - le maire de Gênes et le gouverneur de la Ligurie -, le patron de la Ligue a le privilège d'être l'un des premiers à y poser le pied.

Le leader d'extrême droite grille ainsi la politesse au chef du gouvernement, Giuseppe Conte, et au président de la République, Sergio Mattarella, attendus ce lundi pour l'inauguration officielle, presque deux ans après l'effondrement du pont Morandi, le 14 août 2018, causant la mort de 43 personnes. Un drame survenu à la suite de défauts répétés de maintenance, d'après les premiers éléments de l'enquête.

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Sous le soleil cuisant de midi, Matteo Salvini vante le modèle de Gênes : "Partir d'une claque, dit-il aux journalistes, pour se relever sans retard, sans incident, sans problème, sans corruption et sans arnaque." En dégringolade dans les sondages - dix points en moins en une année -, mais résolu à se refaire une santé politique avant les élections régionales à l'automne, le nationaliste ne pouvait rater cette occasion de s'approprier le nouveau symbole de "l'Italie qui réussit", alors que la récession économique engendrée par le Covid-19 inquiète le pays.

Malgré le coronavirus, les travaux ont continué

De la Ligue au Parti démocrate, en passant par le Mouvement 5 étoiles, toute la classe politique italienne souhaite que cette construction fasse école, dans un pays réputé pour ses chantiers jamais terminés - plus de 647, d'après le ministère des Infrastructures. Or, il n'a fallu que quinze mois pour ériger ce pont d'acier de 1 kilomètre de long, dessiné par un enfant de Gênes, Renzo Piano, l'architecte du Centre Pompidou à Paris, et de la plus haute tour d'Europe, The Shard, à Londres. "Les équipes se sont relayées en trois huit, 7 jours sur 7, précise Federico Pezzoli, secrétaire général de la branche ligure de construction de la Confédération italienne du travail (Fillea-Cgil). Et nous avons négocié et obtenu le paiement d'heures supplémentaires et de primes spéciales pour les ouvriers travaillant en hauteur."

Il fallait agir vite : un pont, à cet endroit, est vital pour l'ex-république maritime et ses 578 000 habitants. Il permet de traverser la ville en voiture en cinq minutes - au lieu de quarante-cinq, avant qu'un tel ouvrage soit construit en 1967. Son absence, durant près de deux ans, a provoqué des embouteillages monstres et fait perdre 422 millions d'euros à la ville, selon la chambre de commerce locale. Le port, lui, a vu son trafic diminuer de 8 % et ses revenus liés à la taxe portuaire baisser de 20 %.

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Pour s'épargner la pesante bureaucratie italienne, le Code des marchés publics a exceptionnellement été levé, et on n'a pas lésiné sur la dépense : 202 millions d'euros, payés par le concessionnaire autoroutier Autostrade per l'Italia - contrôlé jusqu'à maintenant par la famille Benetton, mise en cause dans le drame de 2018. Malgré le coronavirus, les travaux ont continué, tandis que la plupart des chantiers de la Botte étaient à l'arrêt. Sur un millier d'ouvriers, "nous avons eu une contamination, ce qui nous a obligés à mettre cinquante employés en quarantaine", révèle Pezzoli, de la Fillea-Cgil.

"Je ne l'emprunterai jamais, je n'ai plus confiance"

Les riverains ont, pour leur part, vécu ce chantier en serrant les dents. La frêle Margherita est en arrêt maladie depuis plus d'un mois : "Je n'arrive plus à dormir, je suis stressée et déprimée, se plaint-elle. Le moindre bruit me fait repenser au jour où le pont est tombé." Domenico, 86 ans, tousse à cause de la poussière, même si les camions aspergent inlassablement les trottoirs pour la coller au sol. "L'activité, jour et nuit, pour broyer les morceaux de l'ancien pont et forer le sol pour installer les dix-huit pylônes, c'était terrible, confirme Franco, 82 ans, cigarette aux lèvres. Partir ? Pour aller où ? Mon appartement ne vaut plus rien!"

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Aux abords du nouveau pont, un appartement de 100 m2 se vend désormais aux alentours de 30 000 euros. Cerné de grues et de gravats, dans le "tut-tut" lancinant des camions en manoeuvre, ce retraité n'a reçu aucun dédommagement : "Trop loin de l'épicentre", a tranché l'administration. Linda, en revanche, vit si près que ses fils étaient parmi les premiers à aller porter secours aux victimes, le jour de l'accident. Elle a obtenu 4000 euros, qu'elle juge bien maigres pour compenser le traumatisme, le va-et-vient des semi-remorques, les canalisations qui se bouchent et inondent le quartier d'eaux usées depuis le début des travaux. "Il envahit moins le paysage que le précédent pont, mais ses pylônes ressemblent à des gressins, dit-elle. Trois ans avant le drame, je ne montais déjà plus sur l'autre, des bouts tombaient en dessous ! Celui-là, je ne l'emprunterai jamais, je n'ai plus confiance." "Ce sera l'un des ponts les plus sûrs d'Europe, assure pourtant Chiara Tartaglia, l'une des ingénieures en chef. Nous avons accéléré le chantier, mais n'avons absolument pas négligé la sécurité : l'intérieur de la structure fourmille de capteurs."

Il n'empêche que le choix du projet de Renzo Piano, rénovateur en 1992 du vieux port de Gênes, n'a quasiment pas été discuté. "J'ai une grande estime pour son travail, mais je regrette l'absence de débat, de consultation des habitants et de réflexion sur le futur d'une ville en crise industrielle et démographique", confie l'architecte génois Antonio Lavarello, qui a exposé son regard critique dans un livre collectif, Genova. Il crollo de la modernita ("Gênes, l'effondrement de la modernité", éditions Manifestolibri, non traduit).

A son tour, Emanuele Piccardo, qui a dirigé le recueil, interroge : "Les politiques présentent invariablement le nouveau pont comme un succès, alors que l'on a dérogé à toutes les règles habituelles pour le faire rapidement ! Est-ce vraiment un exemple à suivre?" Sur ce point, Matteo Salvini et Giuseppe Conte n'ont apparemment aucun doute.