Contre la pluie, contre le vent. Sur le terrain de Waterford, dans le sud de l'Irlande, le Bohemian FC défie les éléments en ce vendredi soir de février. Les bourrasques créent des situations cocasses et les gardiens luttent pour dégager le ballon au-delà de la ligne médiane. Finalement, le club de Dublin parvient à se dépêtrer du bourbier : victoire 2 à 0 devant des tribunes clairsemées.

Si, dans l'île d'Emeraude, l'élite du football irlandais peine à rivaliser avec le rugby et les sports gaéliques, hors du terrain, c'est une autre histoire. Le Bohemian FC, en particulier, dénote. Pour la nouvelle saison de première division, dont le coup d'envoi a été donné mi-février, ses joueurs arborent un maillot extérieur dépourvu de sponsor. À la place, le dessin d'une famille qui fuit la guerre. Et un slogan : "Refugees Welcome" ("Réfugiés, soyez les bienvenus").

"Question humanitaire et non politique"

En théorie, les instances du football international, Fifa en tête, interdisent la promotion de messages politiques. "Mais pour nous, c'est une question humanitaire et non politique", s'est défendu Daniel Lambert, chargé du marketing des "Bohémiens", lors de la présentation du maillot, le 12 février. Le club est un habitué des actions en faveur des demandeurs d'asile. Certains d'entre eux sont régulièrement invités aux matchs à domicile - une idée des supporters, actionnaires du Bohemian FC depuis sa création en 1890.

"Le football a malheureusement été privatisé, commente Daniel Lambert. Les grandes entreprises n'aiment pas prendre position sur ce genre de sujet, car le profit est généralement leur objectif principal. Mais notre club est différent." Cette saison, l'initiative "Refugees Welcome" coïncide avec le vingtième anniversaire de la mise en place du Direct Provision, le très controversé système d'accueil des réfugiés en Irlande.

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Provisoire à l'origine, le Direct Provision consiste à loger les demandeurs d'asile dans des centres, généralement situés à l'écart des villes, le temps que leur situation soit examinée. "Sur le papier, les personnes sont nourries et reçoivent une petite somme d'argent chaque semaine", explique Christophe Gillissen, professeur d'études irlandaises à l'université de Caen.

Dans les faits, "les conditions de logement sont souvent insalubres, tandis que la durée du traitement des dossiers est très longue", précise Nathalie Sebbane, spécialiste de l'Irlande à la Sorbonne-Nouvelle. "Les personnes se retrouvent coincées pendant des années, alors qu'au départ, la limite était fixée à six mois", ajoute Tim Hanley, responsable des campagnes à Amnesty International Irlande.

Hostilité grandissante

À la suite d'un jugement de la Cour suprême, les autorités ont récemment apporté des améliorations au système. Depuis 2018, les candidats à l'asile peuvent travailler, dès lors qu'ils ont passé neuf mois dans une structure d'accueil. Mais sans possibilité d'ouvrir un compte en banque ou de passer le permis de conduire, trouver un emploi s'avère compliqué. "C'est insuffisant, clame l'ONG, partenaire de l'opération "Refugees Welcome" du Bohemian FC. Il faut trouver une alternative au Direct Provision, qui respecte les engagements de l'Irlande en matière de droits de l'homme."

Avec une hausse de 42% des demandes d'asile en 2019, la tendance est plutôt à la création de centres supplémentaires. Les 39 structures disséminées à travers le pays, où vivent quelque 6 000 personnes, ne suffisent pas. Problème, lorsqu'il est question d'en ouvrir une nouvelle, "les manifestations de rejet des immigrés et des demandeurs d'asile se multiplient, y compris les actions violentes", souligne Nathalie Sebbane.

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Pour l'heure, cette hostilité ne se traduit pas dans les urnes : lors des élections législatives, tenues le 8 février, les candidats anti-immigration et d'extrême droite ont obtenu moins de 2% des voix. "L'Irlande est une terre d'émigration, avance Philippe Gillissen. Sans doute les électeurs ont-ils conscience de ce qu'implique le statut d'émigré", Sur ce terrain, l'Irlande, comme le Bohemian FC, fait figure d'exception. À contre-courant de la tendance européenne.