Fatigué par les dernières semaines écoulées, mais mû par un esprit combatif intact, le maire de Varsovie Rafal Trzaskowski, fait le point, pour L'Express, sur l'immense élan de solidarité des Polonais envers les Ukrainiens fuyant la guerre et l'armée russe. Cette figure de l'opposition libérale ne cache pas son inquiétude face au manque de logements et au refus du gouvernement ultraconservateur du parti Droit et Justice (PiS) de faire appel au soutien extérieur.
L'Express : Ces deux derniers jours ont été marqués par un violent échange entre le Premier ministre Mateusz Morawiecki et Emmanuel Macron (le premier a reproché au second de "négocier avec Hitler" en parlant avec Vladimir Poutine, le président français l'a qualifié en réponse "d'antisémite d'extrême droite, qui interdit les LGBT"). Qu'en pensez-vous ?
Rafal Trzaskowski : C'est vraiment tragique et irresponsable. C'est notre Premier ministre qui a décidé de lancer cette rhétorique anti-française. J'espère qu'Emmanuel Macron, dont je souhaite la réélection, va oublier ces échanges et que nous renforcerons les relations franco-polonaises, très importantes dans cette situation de crise. C'est absolument essentiel que l'Europe ait une position très forte, unifiée.
Les 330 000 Ukrainiens qui s'y sont installés ont fait augmenter la population de Varsovie de 15%. Aucun ne se trouve à la rue. Comment un tel miracle est-il possible ?
C'est le résultat d'une société civile en action, d'un geste de solidarité des habitants, qui accueillent chez eux. Ils ont tout fait, avec l'aide des ONG et des villes. Les centres d'accueil que nous avons monté ne servent que deux ou trois jours, avant que les Ukrainiens soient dirigés vers des appartements privés, ou d'autres villes en Europe et en Pologne. Nous avons tout organisé en premiers, ici, à Varsovie. Car le gouvernement n'a pris ses responsabilités que près de la frontière, où il a aidé à la création de sept centres d'accueil.
Mais Varsovie n'atteint pas ses limites ?
Oui, c'est certains, d'autant plus qu'on pourrait faire face à une deuxième vague, avec l'intensification des combats dans l'est de l'Ukraine, l'évacuation du Donbass. On a tous vu ce qui s'est passé à Boutcha et aux environs de Kiev. Je suis vraiment très inquiet. Car beaucoup de citoyens de Varsovie, fatigués, ne s'imaginent pas pouvoir accueillir de réfugiés plus de deux ou trois mois.
On risque une crise avec 30 000 personnes sans abri, voire plus. Nous sommes en train de préparer des hébergements, en transformant des immeubles de bureaux. Mais il ne sera possible d'en adapter qu'une demi-douzaine, pour 3000 ou 4000 personnes. Pas dix fois plus.
Vous devez aussi gérer le reste, comme la scolarisation des enfants réfugiés...
Oui, c'est d'abord à nous qu'il revient de distribuer l'aide. Et le gouvernement fait reposer sur nous le poids administratif de l'accueil, comme l'inscription pour l'obtention d'un numéro Pesel, qui donne accès à toutes les prestations sociales. Il y a aussi l'accès aux soins, aux hôpitaux et aussi, oui, l'éducation. On estime qu'il y a 130 000 enfants Ukrainiens à scolariser à Varsovie. Or, c'est impossible de créer un tel nombre de places dans nos écoles, qui accueillent déjà 280 000 élèves. Et le gouvernement n'a pas de stratégie...
Que proposez-vous ?
Premièrement, soutenir l'éducation à distance proposée par le gouvernement ukrainien. Deuxièmement, ouvrir les écoles de Varsovie aux enfants qui parlent un peu polonais. On en a déjà accepté 15 000. Troisièmement, renforcer l'école ukrainienne de Varsovie, attachée à l'ambassade. Le ministre de l'Education dit "oui, pourquoi pas", mais il n'y a pas de décisions formelles là-dessus.
Que devrait faire le gouvernement ?
Donner le feu vert à une aide structurée, avec l'Union européenne (UE) et l'ONU, qui disposent de nombreux programmes pour aider les réfugiés. Nous avons besoin de l'UE pour lancer une plateforme de solidarité et un mécanisme de relocalisation pour les volontaires - évitons les quotas, une idée folle, sujets à controverse. D'autant plus que la plupart des Etats membres ont dit qu'ils étaient prêts à accepter des réfugiés.
Mais il faut coordonner : il y a deux semaines, mes coups de téléphone ont permis d'envoyer 200 personnes à Vienne, 200 autres à Amsterdam, etc. Le gouvernement a aussi fait cela. Mais c'est de l'improvisation, alors qu'il faut coordonner, qu'on répartisse la responsabilité, surtout s'il y a une deuxième vague.

Une femme portant un enfant monte avec d'autres réfugiés ukrainiens à bord d'un train pour Varsovie, à la gare de Przemysl près de la frontière entre l'Ukraine et la Pologne, le 31 mars 2022.
© / afp.com/Angelos Tzortzinis
Quelle est la raison de cet attentisme gouvernemental ?
Jaroslaw Kaczynski [président du parti Droit et Justice (PiS) et homme fort du pays] a dit que la Pologne n'avait pas besoin d'aide et de relocalisation. Le Premier ministre Mateusz Morawiecki suit cette ligne. Peut-être pensent-ils aux élections et veulent-ils pouvoir dire qu'ils ont géré seuls les problèmes, alors même qu'ils pourraient donner leur accord à l'UE et faire assumer la coordination par le gouvernement. De quoi vendre cela comme un succès incroyable.
Quelle aide la ville de Varsovie envoie-t-elle vers l'Ukraine ?
On a commencé dès le deuxième jour de la guerre à faire des collectes pour répondre aux besoins de Kiev, Kharkiv ou Lviv. Chaque jour, on envoie des transports de médicaments, de produits hygiéniques, de nourriture, avec le soutien de la société civile et des entreprises. Je suis en contact régulier avec le maire de Kiev, Vitali Klitschko. On échange en russe ensemble, alors qu'il y a une invasion russe, c'est surréel.
Comment expliquer cette solidarité, malgré un passé douloureux, comme les massacres de Polonais par des Ukrainiens, pendant la Seconde Guerre mondiale ?
Presque toute la classe politique a fait beaucoup pour la réconciliation des Polonais et des Ukrainiens depuis presque 30 ans, notamment au niveau des régions et villes, par des jumelages. L'exception, c'est le gouvernement du PiS, avec des lois mémorielles qui ont contribué à des tensions avec Israël et l'Ukraine. Mais passons. Nous, les Polonais, savons bien que les Ukrainiens sont en train de se battre pour la liberté de toute l'Europe. Cela fait plus de dix ans qu'on dit que Vladimir Poutine est un dictateur imprévisible.
Que pensez-vous du gouvernement hongrois de Viktor Orban, grand vainqueur des législatives du 3 avril, qui s'est dit prêt à payer le gaz russe en rouble ?
Coopérer avec Vladimir Poutine est la politique de Viktor Orban depuis des années. Il a rendu les Hongrois totalement dépendants de l'énergie russe. Il a toujours été cynique : pendant la campagne électorale, il a dit que l'opposition voulait la guerre... Et il a fait ses propositions insoutenables concernant la partition de l'Ukraine.

Des manifestants avec un drapeau ukrainien durant une manifestation pour la paix en Ukraine, à Varsovie, le 20 février 2022.
© / afp.com/Wojtek RADWANSKI
Un million de réfugiés Ukrainiens pourraient rester en Pologne après la guerre, voire plus. Ne craignez-vous pas une poussée xénophobe ?
Il y a un risque. Mais le sentiment pro-ukrainien est si fort que ce sera très difficile de l'inverser. Ces réfugiés représentent une énorme chance pour notre société vieillissante. Ils vont contribuer au système social et vont favoriser notre économie. Cela va changer la nature de notre relation avec l'Ukraine, avec laquelle nous sommes maintenant très proches. Dans cette énorme tragédie, il y aura des opportunités pour nous tous.
La Pologne va connaître des élections cruciales l'année prochaine. L'échec de l'opposition hongroise face à Viktor Orban ne présage-t-elle pas une nouvelle victoire du PiS toujours en tête des sondages ?
L'opposition est plus forte ici qu'en Hongrie. Donald Tusk [leader du principal parti d'opposition, Plateforme civique, Premier ministre de 2007 à 2014, puis président du Conseil européen jusqu'en 2019] est en discussion avec d'autres partis - Pologne 2050, le parti paysan, la gauche - pour aboutir à une alliance.
Nous sommes conscients qu'il faut s'unir et travailler ensemble pour sortir ce gouvernement du PiS. Avec quatre ou cinq listes, ce sera la défaite. D'autant que le gouvernement va essayer d'utiliser cette grande solidarité polonaise pour faire oublier ses fautes et ses atteintes à l'Etat de droit. Or, dans la situation actuelle, la Pologne doit être un symbole de démocratie fort. Pas un maillon faible.
