Combien, parmi les 44 millions d'Ukrainiens, fuiront les bombes de l'armée russe ? Personne, à Bruxelles, n'ose de pronostic précis. Jusqu'à 5 millions de personnes pourraient chercher refuge au-delà des frontières de l'Ukraine, estime le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations Unies. Pour beaucoup, la destination sera l'Union européenne (UE), toute proche.
Dès les premières heures du conflit, Pologne, Roumanie, Slovaquie et Hongrie ont ouvert les bras aux Ukrainiens. "L'Europe de l'Est sait qui elle a comme voisin, les pays étaient très préparés et l'Histoire leur a appris à être prudents", salue une ministre d'Europe de l'Ouest. Un diplomate de Bruxelles relativise tout de même : "L'accueil de migrants blancs et chrétiens semble pour certains plus facile que celui de Syriens ou d'Afghans musulmans..."
La Pologne prévoit plus d'un million de réfugiés
Ceux qui ont déjà quitté l'Ukraine aux premiers jours du conflit avaient des attaches en Europe - famille ou amis. Selon le gouvernement polonais, seuls 10 % des arrivants avaient besoin d'un hébergement. La Roumanie estime aussi que la moitié des gens arrivés à ses frontières sont déjà repartis vers un autre pays. D'après la Commission, la diaspora ukrainienne est particulièrement présente en Allemagne, en Espagne, au Portugal, en Italie, en République tchèque et bien sûr en Pologne, qui pourrait voir affluer plus de 1 million d'hommes, de femmes et d'enfants.
Les institutions européennes, notamment au travers de l'agence des garde-frontières Frontex et de l'agence pour l'asile, se tiennent prêtes à offrir leur assistance. Dans les couloirs de Bruxelles, certains s'inquiètent que des criminels ou des Russes aux intentions troubles puissent entrer sans contrôles dans l'UE. A ce stade, les pays de l'Est entendent néanmoins gérer la situation avec leurs propres moyens : Varsovie ou Budapest, en froid avec Bruxelles avant la crise, aimeraient démontrer à leurs populations qu'elles peuvent se débrouiller sans secours communautaire.
Malgré tout, les ministres de l'Intérieur de l'Union européenne planchent déjà sur des mesures de moyen terme. Les Ukrainiens qui disposent d'un passeport biométrique sont légalement dispensés de visa pour entrer sur le territoire européen, ils peuvent donc y séjourner et s'y déplacer légalement pendant quatre-vingt-dix jours. Mais "il faut se tenir prêt pour le 91e jour et pour des flux plus importants", met en garde la Commissaire Ylva Johansson.
Soutenue par Gérald Darmanin, qui préside le Conseil des ministres européens de l'Intérieur, elle a proposé d'activer la protection temporaire, dispositif prévu depuis 2001 et jamais utilisé jusqu'ici. "Adoptée après les guerres en Yougoslavie puis au Kosovo, cette directive permet d'affronter ce type de situation", pointe le chercheur Matthieu Tardis, directeur du Centre migrations et citoyennetés à l'Institut français des relations internationales.
Les blocages du système d'asile européen
Contrairement à l'asile, accordé à titre individuel, la protection temporaire s'applique à un groupe de personnes et s'accorde pour trois ans maximum. Ceux qui en bénéficient peuvent travailler, scolariser leurs enfants et recevoir des aides sociales. Pour la déclencher, il suffit d'une décision politique, prise à la majorité qualifiée des Vingt-Sept. "La directive harmonise le statut et les droits dans toute l'Union, poursuit Matthieu Tardis. Elle donne de la lisibilité et permet d'éviter les mouvements secondaires entre les pays européens."
Dimanche 27 février, l'annonce de cette activation programmée n'a pas suscité grand enthousiasme chez les Polonais, Hongrois ou Slovaques. Depuis plusieurs années, ceux-ci bloquent les réformes du système d'asile européen, au nom de leur opposition à toute répartition des réfugiés dans l'Union. Or, la directive contient justement ce principe afin de soulager les pays en première ligne.
A l'heure où nous écrivons ces lignes, lundi soir, la Commission européenne et la présidence française semblaient pourtant décidées à aller de l'avant. "Nous pouvons jouer sur la date de mise en oeuvre, réfléchit un diplomate. Mais il faut se préparer, car dans trois mois, les Ukrainiens se retrouveront sans statut sur le territoire européen. Si nous n'activons pas ce système de protection temporaire, ils vont demander l'asile." Avec le risque d'engorger les dispositifs d'asile des pays de première entrée comme la Pologne, puisque le système européen prévoit que ce sont eux qui traitent toutes les demandes.
