Une fois les élections gagnées, les Hongrois risquent de trinquer. Depuis 2013, les concitoyens de Viktor Orbán bénéficiaient des factures de gaz et d'électricité parmi les moins chères d'Europe, grâce à un strict encadrement des prix de l'énergie baptisé "rezsicsökkentés". Un totem politique pour le Premier ministre, qui lui a permis d'être réélu en 2014, en 2018 et en avril 2022.

Mais le 13 juillet, le gouvernement hongrois a décidé de revoir cette politique : désormais, l'encadrement des prix s'applique uniquement jusqu'à 210 kilowattheures d'électricité et 144 mètres cubes de gaz mensuels. Au-delà, les ménages paient le double par kilowattheure et sept fois plus au mètre cube... La panique énergétique gagne le pays.

Razzia sur les bûches

Face à la crainte de l'explosion des frais de gaz et d'électricité, les Hongrois se ruent sur le bois. Dans la scierie de Tura, commune de la région de Budapest, les listes d'attente débordent et les clients emportent même des bûches humides, bien plus difficiles à allumer. Pénurie oblige, une autre scierie de la région de Nógrád, au nord du pays, réserve le bois aux acheteurs locaux.

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Ces dernières semaines, les Hongrois s'arrachent poêles et cheminées, comme ceux de la société Warnex-Global. Dans son showroom de Törökbálint, près de Budapest, les clients affluent depuis la restriction du blocage des prix de l'énergie. "Pour l'heure, on prévoit de bloquer le thermostat à 18/19 degrés, de se couvrir plus et d'acheter un radiateur électrique pour chauffer certaines pièces si besoin, confie Réka, jeune trentenaire qui vient d'acheter une maison avec son conjoint. Les factures seront plus importantes cet hiver, mais on s'habituera au nouveau système."

Étranglés par la hausse des loyers, des prix des matières premières et des factures d'énergie, les commerces déjà fragilisés par la pandémie et l'inflation baissent le rideau les uns après les autres. Nikolett et Beatrix, jumelles coiffeuses à Budapest, ont quitté leur salon du 11e arrondissement à contrecoeur. Elles poursuivent leur activité dans leur village d'origine, Baracska, à une demi-heure de voiture. "Nous avons coupé la climatisation cet été et augmenté nos tarifs pour assurer les dépenses et garder un peu de marge, mais nous ne pouvions plus suivre financièrement, d'où notre départ", témoigne Nikolett.

La crise affecte durement l'hôtellerie et la restauration, dont 30 à 50 % des établissements risquent de mettre la clé sous la porte, selon l'une des principales fédérations de l'industrie. La moitié des bains du pays, qui attirent touristes hongrois et étrangers, pourrait hiberner cet automne puis cet hiver, en raison de la hausse des coûts de l'énergie. Les thermes de Budapest resteront accessibles cet hiver, mais gonflent déjà leurs prix pour subsister : depuis le 10 septembre, l'entrée des bains Széchenyi, Rudas et Gellért coûte 15 % de plus les week-ends.

Des petites villes étranglées

Privées d'encadrement des prix de l'énergie, les municipalités accusent le coup. Balassagyarmat, ville à la frontière slovaque, vient de recevoir un devis de gaz seize fois plus élevé qu'auparavant. "Si nous l'acceptons, approvisionner la maison de retraite, la bibliothèque, la salle municipale, la mairie et le jardin d'enfants entraînera une surcharge annuelle de 360 millions de forints bruts [900 000 euros], pointe le maire Gabor Csach, pourtant étiqueté Fidesz, le parti de Viktor Orbán. Nous essaierons de maintenir nos services de manière limitée jusqu'à la fin de l'année mais, même ainsi, l'aide du gouvernement sera nécessaire."

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Dans la commune de Nagyatád, proche de la frontière croate, le musée, la galerie d'art, le centre communautaire, la salle de sport, le club pour jeunes et deux des quatre hôtels du village fermeront pendant toute la saison froide. Un troisième hôtel dépose le bilan et la bibliothèque n'ouvrira qu'un jour par semaine. À l'école primaire de Gyorszentiván, quartier du nord-est de la ville de Gyor, les cours seront assurés tous les samedis cet automne afin d'allonger les vacances d'hiver et ainsi économiser le chauffage.

Durant la campagne des législatives d'avril, Viktor Orbán, avait promis qu'il maintiendrait coûte que coûte l'encadrement des prix de l'énergie, notamment grâce aux livraisons de gaz russe. L'opposition avait, elle, promis de se couper de cette dépendance à Moscou. Melinda, enseignante à Budapest, résume l'affolement général depuis la volte-face de l'exécutif : "Les travaux se multiplient dans notre quartier. Les gens posent des panneaux solaires, installent des poêles à granulés, rénovent leur toit ou changent toutes leurs fenêtres." En Hongrie, le spectre d'un "hiver du mécontentement" guette déjà le gouvernement.