Depuis le 27 septembre, Bakou mène une offensive en direction du Haut-Karabagh. Cette république autoproclamée, peuplée d'Arméniens, et de facto indépendante, se trouve officiellement sur le territoire de l'Azerbaïdjan. Auteur d'Histoire du Caucase au XXe siècle (Fayard), l'historien Etienne Peyrat, enseignant à Sciences po Lille, remet en perspective cette reprise de la guerre, liée à des conflits territoriaux jamais résolus.
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De quand datent les prémices du conflit entre Arméniens et Azerbaïdjanais ?
La période qui s'étend de la fin du XVIIIe au début du XIXe siècle est un moment charnière pour deux raisons. Premièrement, elle correspond à l'intégration progressive du Caucase au sein de l'Empire russe du Karabakh, qui, jusqu'aux années 1820, était un khanat (principauté) autonome lié à l'Iran. Le pouvoir politique musulman qui travaillait avec certaines élites arméniennes locales prend fin, au profit de l'administration tsariste. Deuxièmement, les conflits qui opposent alors la Russie, l'Empire ottoman et l'Iran dans le Caucase s'accompagnent de déplacements de population, en particulier d'Arméniens quittant le territoire ottoman pour celui du Tsar. Le premier recensement que réalisent les Russes au Karabakh, en 1823, montre que les Arméniens représentent alors un gros quart de la population totale de la zone. Cette part va augmenter au cours du siècle, alors que celle des communautés turcophones et kurdes va diminuer.
Comme le montre votre livre, la première révolution russe, celle de 1905 est un autre tournant...
Elle occasionne des troubles dans tout l'Empire tsariste. Mais dans le Caucase, cela se double d'un affrontement interethnique très violent entre les Arméniens et les Tatars, des turcophones musulmans pour lesquels l'appellation d'"Azéris" se répand à partir de l'entre-deux-guerres. L'effondrement militaire du front caucasien en 1918 mène à la création de trois républiques indépendantes (Arménie, Géorgie et Azerbaïdjan). Cela provoque des affrontements immédiats, car le découpage de l'époque tsariste était provincial, et non national, avec des populations entremêlées. Les Arméniens sont les plus dispersés. On les trouve en nombre à Bakou ou Tbilissi, deux villes plus influentes dans l'animation de leur communauté, à l'époque, qu'Erevan. Et le principal conflit oppose l'Arménie à l'Azerbaïdjan, au début de l'année 1919, sur la question du Karabakh.

Le conflit au Haut-Karabakh, qui a proclamé son indépendance en 1991.
© / L'Express
En quoi la révolution bolchevique change-t-elle la donne ?
Toute la région passe sous une seule autorité. Les trois républiques deviennent soviétiques, ce qui n'empêche pas les conflits territoriaux de persister quelques années. Au Caucase, les bolcheviques ne sont pas principalement des fonctionnaires venus de Russie, comme sous l'Empire tsariste. Ils sont de la région, comme le plus connu d'entre eux, Staline.
Celui-ci est souvent accusé d'être le responsable du conflit actuel, pour avoir intégré l'oblast du Karabakh à l'Azerbaïdjan en 1921. Est-ce bien le cas ?
A cette époque, Staline n'est pas encore la figure écrasante que l'on doit écouter religieusement dix ans plus tard. Cette intégration s'inscrit dans un contexte : quand les Soviétiques prennent le pouvoir, les conflits territoriaux sont déjà là. Ils se demandent alors comment les régler sans trop mécontenter les acteurs locaux. En juin 1921, il est d'abord décidé de rattacher le Karabakh à l'Arménie, minée par des révoltes. Mais le mois suivant, les Soviétiques en viennent à bout. Constatant que le transfert du Karabakh suscite le mécontentement des Azéris, il est décidé, au cours d'une réunion spéciale à laquelle Staline participe, de le maintenir au sein de l'Azerbaïdjan, sous la forme d'une région autonome, comme les Alliés l'envisageaient à la fin de la Première Guerre mondiale.

Bombardements à Stepanakert, capitale du Haut-Karabagh, le 9 octobre 2020.
© / afp.com/ARIS MESSINIS
Le rôle joué aujourd'hui par Recep Tayyip Erdogan, soutien militaire de l'Azerbaïdjan depuis le retour des affrontements, s'apparente-t-il à l'influence exercée autrefois par l'Empire ottoman ?
Avant la conquête de la région par la Russie, l'Azerbaïdjan était dans l'orbite iranienne. L'implication du président turc fait écho à celle des Ottomans à la disparition du pouvoir tsariste. A partir du printemps 1918, leur armée avance vers l'est du Caucase pour aider les Azéris à s'emparer de Bakou et à mettre en place la République d'Azerbaïdjan. Ils envoient alors des conseillers politiques et militaires et lui apportent une aide financière. Ils envisagent même de faire de l'Arménie, prise en étau, un Etat vassal, alors même qu'ils ont commis un génocide contre les Arméniens trois ans plus tôt. Mais en octobre 1918, Istanbul sort du conflit et rapatrie ses troupes.
L'influence turque sur la région a-t-elle persisté ?
Oui, la Turquie de Mustafa Kemal maintient un lien et partage avec l'Azerbaïdjan soviétique une réflexion sur la modernisation culturelle, en particulier pour réformer la graphie arabo-persane. Des savants turcs participent au grand congrès de turcologie qui se tient en 1926 à Bakou. Cette connexion est cependant mal vue à partir des années 1930, alors que s'installe la répression stalinienne. C'est à cette époque qu'on commence à parler d'Azéris, alors qu'il était auparavant question de "Turcs" dans les recensements. Les liens se reforment dans les années 1970-1980, par la volonté d'un haut dignitaire soviétique, Heydar Aliev, père de l'actuel président Ilham Aliev, puis avec la politique de Perestroïka de Gorbatchev. Quand éclate le conflit du Karabakh, au moment où l'URSS s'effondre, la Turquie se montre d'abord prudente. Son soutien inconditionnel à Bakou va se dessiner progressivement, dans le cadre d'une politique de liens privilégiés avec tous les pays turcophones (Turkménistan, Kazakhstan, Ouzbékistan également). La signature de grands contrats pétroliers et gaziers et la pénétration économique des entreprises turques en Azerbaïdjan, ainsi que la montée en puissance de l'AKP et de Recep Tayyip Erdogan, vont encore renforcer ce lien.
De son côté, Poutine se montre prudent dans son soutien à l'Arménie, alors que Moscou possède une base militaire sur place. Est-ce nouveau ?
Les Arméniens, chrétiens comme les Russes, ont souvent joué un rôle d'alliés privilégiés dans leur politique de pénétration de la région. Mais la Russie a aussi été dans une relation instrumentale avec eux, encourageant par exemple des révoltes contre les Ottomans, ce qui a placé les Arméniens d'Anatolie en porte-à-faux. De leur côté, les Arméniens n'ont jamais été des admirateurs béats. Certains de leurs mouvements révolutionnaires ont organisé des attentats contre l'Empire tsariste. Néanmoins, après la chute de l'URSS, l'Arménie est, des trois républiques du Caucase, celle qui a eu le plus intérêt à maintenir une relation privilégiée. La Géorgie, minée par les sécessions de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud, soutenues par la Russie, a pris ses distances dès les années 1990. L'Azerbaïdjan a pu s'émanciper grâce à la manne des hydrocarbures. L'Arménie reste pour sa part très dépendante des ressources de la Russie, qui utilise son territoire pour faire la jonction avec l'Iran. Le Kremlin n'a pas envie de perdre ce dernier levier dans cette zone. Il ne veut pas non plus que se détériorent ses relations avec Bakou. Pour des raisons économiques, mais aussi politiques : il y a le risque d'un conflit ouvert avec la Turquie en cas d'engagement plus poussé en faveur de l'Arménie.
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Peut-on craindre de nouveaux transferts de population ?
Le Caucase actuel est le produit d'une simplification de la carte ethnique et territoriale sur plusieurs décennies. Depuis les années 1930, beaucoup d'Arméniens ont quitté Tbilissi pour Moscou ou Erevan. Les Russes eux-mêmes commencent à émigrer du Caucase dans les années 1970-1980. Les conflits à la chute de l'URSS engendrent des déplacements forcés : des Géorgiens quittent l'Abkhazie, des Arméniens l'Azerbaïdjan et des turcophones l'Arménie. L'Azerbaïdjan fait témoigner dans ses médias les personnes déplacées et qui expriment leur souhait de retourner dans leur maison. Majoritairement arménien, le Haut-Karabakh l'est devenu totalement avec la première guerre de 1988-1994. Les affrontements actuels concernent en particulier les terres auparavant peuplées d'Azéris, mais sous contrôle arménien depuis le cessez-le-feu de 1994. A cet égard, le compromis diplomatique possible entre les deux parties pourrait être l'acceptation par Bakou du rattachement du Haut-Karabakh à l'Arménie contre la restitution des territoires que les Arméniens occupaient autour de celui-ci.
