Conseiller d'Angela Merkel en politique étrangère durant douze ans, puis ambassadeur auprès des Nations Unies (2017-2021), Christoph Heusgen préside désormais la Conférence de Munich sur la sécurité, un forum dans lequel les dirigeants occidentaux se retrouvent pour discuter de thématiques de sécurité et de géopolitique. L'édition 2022 a eu lieu du 18 au 20 février, quelques jours avant l'invasion russe en Ukraine. Pour L'Express, Christoph Heusgen revient sur ces jours fatidiques et sur le conflit qui entre dans sa septième semaine.

L'Express : Après le massacre de Boutcha et d'autres villes ukrainiennes, l'indignation ne cesse de monter. Les regards se portent maintenant sur les importations de gaz en provenance de Russie. Peut-on imaginer que les Européens, et notamment les Allemands, mettent un terme à ces livraisons ?

Christoph Heusgen : De nombreuses voix s'élèvent pour dire que nous devrions aller encore plus loin. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a déclaré que nous avions assez de gaz pour passer l'hiver et l'été prochain. Mais en Allemagne, patrons et syndicats rétorquent qu'il faudra fermer des entreprises si nous réduisons les importations de gaz d'un jour à l'autre. Donc les gens ont peur.

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Mais en vérité, nous n'importons pas seulement du gaz de Russie, mais aussi du pétrole et du charbon. Pour ces deux dernières sources d'énergie, nous pouvons trouver des alternatives. Quant au gaz, il faut bien comprendre que les Russes n'ont, à court terme, pas d'autre débouché que l'Ouest. Ils restent donc très intéressés par le fait de le vendre aux Européens ! Cette situation devrait nous amener à former un consortium d'acheteurs et à baisser sensiblement le prix que nous payons à la Russie pour son gaz.

La différence de prix devrait être placée sur un compte de séquestre qui devrait être utilisé pour contribuer à la reconstruction de l'Ukraine. Toutes les importations d'énergie devraient être supprimées. Le grand perdant sera Poutine, qui ne pourra de toute façon plus jamais retrouver son influence. A l'avenir, plus personne ne lui fera confiance, comme l'a dit Joe Biden lors de sa venue en Europe, du 23 au 26 mars dernier.

"Poutine ne peut pas rester au pouvoir", a dit le président américain. Etes-vous d'accord ?

Je fais partie de ceux qui pensent que le président a choisi les bons mots. Par son agression en Ukraine, Poutine a violé la charte de l'ONU et la déclaration universelle des droits de l'Homme. Cela n'est pas nouveau - rappelez-vous son soutien à Bachar el-Assad, qui est un criminel de guerre. Poutine viole également la Convention sur les armes chimiques, non seulement en couvrant les exactions d'Assad, mais en utilisant lui-même des agents chimiques - contre Sergueï Skripal et Alexeï Navalny. Il a également bafoué la Charte de Paris pour une nouvelle Europe (1990), qui pose pourtant clairement le principe de la souveraineté nationale.

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Enfin, Poutine a violé le mémorandum de Budapest (1994), qui stipulait que la Russie garantirait la souveraineté et l'intégrité nationale l'Ukraine si celle-ci renonçait à ses armes nucléaires - ce qu'elle a fait. Un pays aussi important que la Russie ne peut être dirigé par un individu qui viole systématiquement les lois internationales. En outre, Poutine commet des crimes de guerre. Boutcha et d'autres endroits témoignent du caractère meurtrier de son régime. Poutine doit être poursuivi en justice. La Cour pénale internationale a entamé une procédure contre la Russie et le responsable de ces crimes, Vladimir Poutine, doit comparaître devant cette institution ou devant une cour spéciale. Donc, oui, Poutine doit quitter le pouvoir.

Le 18 février, soit six jours avant l'invasion russe, vous présidiez votre première conférence sur la sécurité, à Munich, en présence du président ukrainien et de la vice-présidente américaine, Kamala Harris. Comment avez-vous vécu ce moment ?

J'ai été profondément impressionné par l'unité qui régnait dans le camp occidental et au-delà. En voyant cette unanimité, j'étais persuadé que le président russe ne se risquerait pas à envahir l'Ukraine. Mais nous avons commis une erreur. Nous avons sous-estimé à quel point Poutine s'était isolé ces deux dernières années. Il n'a rencontré aucun dirigeant international, à quelques rares exceptions.

Il est resté assis dans son bunker à ruminer son idéologie, à se convaincre que l'Ukraine n'était pas un véritable Etat, que ce peuple n'avait pas d'identité nationale et qu'il ne se défendrait pas si les Russes entraient dans le pays. Enfin, il pensait que la communauté internationale ne serait pas unie, car personne ne l'en avait informé.

C'était une terrible erreur de calcul

Aujourd'hui, je ne pense pas qu'il soit satisfait de la situation. Il n'a pas obtenu ce qu'il voulait sur le plan militaire, son économie est en ruine et il est isolé au niveau international. C'était une terrible erreur de calcul. Et beaucoup de gens doivent payer l'erreur de calcul de ce tyran.

Pensez-vous que Poutine pourrait attaquer l'Otan ?

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Si son plan initial - conquérir l'Ukraine en deux ou trois jours - avait fonctionné, il aurait pu se sentir suffisamment fort pour convoiter la Moldavie et la Géorgie et, pourquoi pas, se dire : "Kaliningrad est coupée du coeur de la Russie, il faut la relier au reste du pays". Mais aujourd'hui, je le vois mal s'attaquer à la Pologne ou à la Lituanie, car en face, l'Otan et les Nations unies réagiraient de façon très forte. Bien qu'il vive dans son bunker, Poutine ne peut pas être aussi stupide, surtout quand il voit les performances de son armée...

Joe Biden a-t-il eu tort de dire à Poutine que l'Otan ne s'engagerait jamais en Ukraine ?

Le message que Joe Biden voulait faire passer est le suivant : "L'Otan est une alliance défensive. Nous ne comptons pas l'élargir davantage vers l'Est. Et d'ailleurs, l'Ukraine n'est pas membre de l'Otan." Rétrospectivement, il aurait pu laisser planer davantage d'ambiguïté - mais c'est toujours plus facile de juger après-coup. De la même façon, l'Allemagne n'aurait jamais développé les projets de gazoducs Nord Stream 1 et 2 si elle avait su ce qui se passerait quelques années plus tard...

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L'Allemagne a-t-elle péché par naïveté ?

A cette époque, le monde des affaires était très intéressé par la Russie. Pour des raisons historiques, le parti social-démocrate avait, lui aussi, une attitude positive envers Moscou. Son raisonnement était le suivant : "Plus l'on tissera de liens commerciaux avec les Russes, meilleures seront nos relations". Maintenant, ils voient ce qu'a fait Poutine en Ukraine, ils entendent ses propos sur les soi-disant nazis ukrainiens... Beaucoup d'Allemands de gauche se sentent trahis - comme un ami qui vous aurait mortellement déçu.

Du coup, la réaction allemande est très forte. Elle est aussi nourrie par la vision de ces centaines de milliers d'Ukrainiens qui ont trouvé refuge en Allemagne. Les Allemands se rendent compte que la guerre est proche de chez eux. Tout ceci explique qu'ils aient si vite accepté l'idée de débloquer 100 milliards d'euros pour renforcer leur défense. Cette mesure a obtenu un fort soutien du Parlement et de l'opinion publique.

Le retour des Américains en Europe signifie-t-il la fin de la défense européenne - idée dont on parle beaucoup ces derniers mois ? Et qu'en est-il de l'autonomie stratégique européenne prônée par le président Macron ?

Je pense que nous avons beaucoup de chance d'avoir le président Biden au pouvoir. Si Donald Trump était à sa place, qui sait ce qu'il se passerait... Ceci dit, les Etats-Unis ont beaucoup de problèmes internes. Ils ont également dit qu'ils ne veulent pas rester le gendarme du monde et que leur priorité était la Chine. Dans cette perspective, les Américains ne peuvent pas s'engager de la même manière que par le passé.

L'idée d'une défense européenne est donc plus importante que jamais. Si la notion d'autonomie stratégique reste très ambitieuse, car nous ne pouvons nous passer des Américains, nous devons toutefois être capables de réagir à certaines crises, comme l'évacuation de l'aéroport de Kaboul, à la fin août - dépendre de la protection américaine était très embarrassant.

Il y a vingt ans, j'avais participé avec Javier Solana, le premier haut représentant de l'Union européenne, à la mise en place des battlegroups (groupements d'intervention). En réalité, ceux-ci n'ont jamais été déployés sur le terrain. Fin mars, l'exécutif européen a annoncé la création d'une force d'intervention rapide de 5 000 hommes. J'espère que nous disposerons bientôt, à côté de l'Otan, d'une défense européenne forte, sous la direction de l'Union européenne (UE) ou d'un quartier général de l'UE. Ce serait l'assurance-vie de l'Europe.