Ben Judah est chercheur à l'Atlantic Council, un centre de réflexion américain. Journaliste et écrivain, il est l'auteur de Fragile Empire (Yale University Press, non traduit), sur la Russie de Vladimir Poutine. Il décrypte le durcissement préoccupant du pouvoir du président russe.

L'Express : L'invasion de l'Ukraine a-t-elle été décidée par Vladimir Poutine seul ?

Ben Judah : Oui, ou presque. Poutine a planifié cette attaque de manière secrète avec un très petit groupe de personnes, comme s'il s'agissait d'une conspiration au sein du gouvernement russe. Il n'y a pas eu de consultation avec les différents niveaux de l'appareil d'Etat. Pourtant, au début de son règne, il y a vingt-trois ans, il consultait les hauts fonctionnaires et les hommes d'affaires et négociait avec eux. On pouvait alors dire qu'il était à la tête d'un régime. Avant d'annexer la Crimée en 2014, Poutine en avait débattu avec l'élite du pays. Mais depuis, la Russie a évolué dans une direction de plus en plus autoritaire. Avec l'épidémie de Covid-19, le phénomène s'est considérablement accéléré : le pays est devenu ce que les politologues appellent une "dictature personnaliste", où tout le pouvoir est aux mains d'un seul individu.

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Comment expliquer cette évolution ?

Poutine s'est isolé pendant la majeure partie de 2020, dans sa résidence de Valdaï, à mi-chemin entre Moscou et Saint-Pétersbourg. Les plus hauts responsables du régime, y compris ses proches, des anciens du KGB ou de l'équipe du maire de Saint-Pétersbourg rencontrés dans les années 1990, devaient se soumettre à de longues quarantaines pour pouvoir accéder à lui. Même Igor Setchine, à la tête de la holding d'Etat Rosneft, censé être très proche de lui, avait du mal à le voir. Il s'est coupé des relations au jour le jour avec la plupart des membres de l'élite russe. Contrairement à Staline, qui aimait passer des soirées à boire et regarder des films avec les membres du Politburo dans sa datcha [résidence], Poutine s'est isolé du monde. Donc, en un certain sens, cette situation est encore plus effrayante que sous Staline.

Comment a-t-il évolué sur le plan idéologique ?

Il a perdu tout intérêt pour le présent, s'est peu à peu désintéressé de la gestion de l'Etat et de l'économie. Il ne lit presque que des livres d'Histoire, principalement sur les grands tsars de la Russie impériale. Poutine s'est, parallèlement, entouré de personnes représentatives d'une tendance néoimpérialiste et prônant une religion orthodoxe nationaliste. Au cours de la dernière décennie, il s'est mis à parler comme eux. Pourtant, lorsqu'il est arrivé au pouvoir, il s'était présenté comme un homme fort qui défendrait les intérêts de la classe moyenne et de l'élite économique, et entretiendrait de bonnes relations avec l'Occident...

Qui sont les personnes qui l'ont l'influencé ?

Il y a sans doute eu le milliardaire Iouri Kovaltchouk, surnommé le "banquier personnel" de Poutine et qui appartient au collectif de datchas fondé par celui-ci sur le lac Komsomolskoye, près de Saint-Pétersbourg. Nikolaï Patrouchev, le secrétaire du conseil de sécurité, a aussi accompagné cette transformation collective. Mais la personne qui a le plus influencé ce voyage idéologique est certainement Poutine lui-même. S'il avait exprimé un désintérêt pour ces thèses, tous ses obligés auraient immédiatement changé de discours. Poutine a des croyances très profondes.

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A-t-il pour autant perdu le sens des réalités ?

Ce que fait Poutine est irrationnel si l'on juge en tant qu'Occidental vivant en démocratie, mais pas si l'on raisonne comme un dictateur. Durant l'été 2020, le soulèvement populaire en Biélorussie l'a convaincu qu'à cause de sa proximité et de sa fraternisation avec l'Occident, le monde russophone risquait de s'effondrer. Le Kremlin a alors commencé une lente annexion de la Biélorussie - aujourd'hui parachevée. Et tandis que les frontières se fermaient à cause de la pandémie, Poutine s'est pris à croire que le peuple russe accepterait de rompre avec l'Occident. Pour un dictateur personnaliste, il peut être logique d'entrer dans une période de confrontation, susceptible de remobiliser la société.

Il n'en a pas moins commis des erreurs...

Comme son pouvoir augmente, la peur qu'il suscite augmente et les gens ne lui disent que ce qu'il veut entendre, ce qui altère sa capacité à prendre des décisions. Mal informé, Poutine pensait que les dirigeants occidentaux seraient incapables d'organiser une réponse collective : une erreur d'appréciation majeure. Il s'est aussi lourdement trompé sur l'ampleur des sanctions que ces derniers seraient prêts à prendre - notamment à l'encontre de la Banque centrale russe. Mais quand on connaît le professionnalisme des hauts responsables du ministère des Finances russe, on comprend vite qu'ils n'ont pas été écoutés ou qu'ils ont eu peur d'exposer leurs réticences.

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Dans le domaine militaire, l'analyse a été tout aussi catastrophique. Poutine semblait croire que Sergueï Choïgou, ministre de la Défense, avait modernisé l'armée, avant de découvrir ses piètres performances sur le terrain, à cause de la corruption et de problèmes de gouvernance. Si le système fonctionnait normalement, et non comme une dictature, jamais une personne comme Choïgou, qui a été ministre pendant toute la période post-soviétique, et agit comme un laquais, n'aurait été nommé à un tel poste ! Mais la Russie est devenue une gérontocratie, dirigée par des gens influents et puissants, qui pensent tous comme Poutine.

Enfin, les Russes ont été aveuglés par leurs préjugés sur l'Ukraine et ont complètement sous-estimé sa résistance. Croyant connaître ce pays parce qu'il a appartenu à l'Union soviétique, ils n'y ont jamais développé d'expertise pointue, comme ils l'ont fait pour le Moyen-Orient ou la Chine.

Poutine est-il, en Russie, en position de force ?

Lorsqu'un dictateur dispose d'hydrocarbures à grande échelle, il n'a pas besoin de négocier avec la population, car il peut faire tourner l'économie sans elle. En outre, Poutine a les moyens d'opprimer la société et peut, grâce à ses ressources financières, s'appuyer sur ses services de sécurité [siloviki], plus précisément sur la Garde nationale, une unité militaire chargée de la défense du Kremlin, et le service de protection présidentiel.

Ces dix dernières années, Poutine a passé beaucoup de temps à offrir des "cadeaux" et des postes politiques à cette garde prétorienne. Aujourd'hui, les siloviki ont une forte mainmise sur le système politique. Ils se sont radicalisés idéologiquement. Coupés de l'Occident par les sanctions, ils ressemblent de plus en plus aux Gardiens de la révolution en Iran. Contrairement à ce que se passe dans des régimes autoritaires, les dictateurs personnalistes sont plus enclins à déclencher des guerres, ce qui les rend dangereux. Mais ils sont également plus susceptibles de les perdre, parce qu'ils prennent de très mauvaises décisions militaires...