Ce scénario donne des sueurs froides aux chancelleries occidentales. Dans une lumière aveuglante, un champignon gigantesque s'élève au-dessus de l'île des Serpents, un rocher ukrainien situé dans la mer Noire, à une cinquantaine de kilomètres au large du delta du Danube. Résolu à renverser le cours de la guerre en Ukraine, Vladimir Poutine vient de briser un tabou historique en faisant exploser une bombe atomique. Pour les Etats-Unis, une limite inacceptable vient d'être franchie. Son président, Joe Biden, donne son feu vert à une réplique musclée : une pluie de missiles réduit à néant les troupes responsables de l'attaque.

Ce déroulé cauchemardesque relève pour l'heure de la fiction. Mais Washington y travaille avec le plus grand sérieux, esquissant même, fin septembre, dans le New York Times, cette possible riposte pour répondre à une explosion nucléaire russe. Car plus de sept mois après l'invasion de l'Ukraine, rien ne semble stopper la fuite en avant de Vladimir Poutine. Après la débâcle de ses troupes dans la région de Kharkiv, le président russe a riposté par une mobilisation "partielle" de centaines de milliers d'hommes. Le 30 septembre, il a signé le rattachement de quatre régions ukrainiennes, à la suite de référendums fantoches condamnés par l'essentiel de la communauté internationale.

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Cette annexion - illégale - fait monter d'un cran la menace. L'ancien officier du KGB s'est en effet dit prêt à utiliser "tous les moyens" pour protéger la Russie et son peuple. Osera-t-il recourir à l'arme nucléaire pour empêcher Kiev de retrouver le contrôle de ses territoires perdus ? Pour l'en dissuader, les Etats-Unis ont multiplié les mises en garde, en coulisses, "à haut niveau", a révélé le conseiller à la sécurité nationale, Jake Sullivan. "Il est très important que Moscou nous entende et sache que les conséquences seraient horribles", a martelé le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken. Du jamais-vu depuis la guerre froide.

Plusieurs options sur la table

"Le risque d'escalade nucléaire entre la Russie et les Occidentaux n'avait pas été aussi élevé depuis plusieurs décennies", résume Daryl G. Kimball, directeur exécutif de l'Arms Control Association, basée à Washington. Les experts redoutent en particulier le recours à des armes nucléaires à courte portée, dites tactiques, dont la puissance pourrait être comparable à la bombe larguée sur Hiroshima. "Une seule frappe ferait des dégâts considérables dans un rayon de plusieurs kilomètres autour de l'impact", précise Jean-Louis Lozier, ancien chef de la division forces nucléaires de l'état-major français et conseiller à l'Institut français des relations internationales (Ifri).

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Poutine dispose de plusieurs options. La première consiste à cibler l'armée ukrainienne. "Mais le théâtre d'opérations ukrainien s'étend sur une aire extrêmement vaste ; obtenir une réelle efficacité tactique sur le champ de bataille nécessiterait plusieurs frappes", reprend Jean-Louis Lozier. Cela ne serait pas sans risques pour Moscou, dont les troupes pourraient être exposées à de dangereuses retombées radioactives, tout comme les populations civiles vivant à proximité de la frontière ukrainienne. De surcroît, cela réduirait drastiquement l'intérêt économique des zones touchées, dont les habitations et usines seraient détruites, et les terres agricoles contaminées pour de longues années.

Autre possibilité : "une frappe de démonstration au-dessus de la mer Noire", indique Rose Gottemoeller, ancienne secrétaire générale déléguée de l'Otan. Cela permettrait à Moscou de limiter les dommages collatéraux, tout en envoyant un puissant signal visant à faire plier l'Ukraine et intimider les Occidentaux. Rien ne garantit cependant une telle reculade. "Il est difficile d'imaginer que des frappes nucléaires permettront à la Russie de briser la volonté de résistance de l'Ukraine", a averti le chef des forces armées ukrainiennes, Valeri Zaloujny.

Conséquences incalculables

A contrario, les conséquences pourraient être catastrophiques pour la Russie. "Une telle action ne resterait pas sans réponse de la part des Etats-Unis et de leurs alliés, estime Jean-Louis Lozier. Des frappes occidentales seraient très probables sur des forces ou des installations militaires russes, en Ukraine, voire directement en Russie." L'ex-directeur de la CIA, le général à la retraite David Petraeus, a lui évoqué une possible élimination de "toutes les forces conventionnelles russes en Ukraine et en Crimée" et de "toute la flotte en mer Noire". Ces représailles ne seraient vraisemblablement pas nucléaires, pour limiter le risque d'une escalade incontrôlable, mais elles pourraient mettre à mal une armée russe déjà chancelante.

Un blindé russe en feu dans la région d'Izioum (est de l'Ukraine) le 14 septembre 2022

Un blindé russe en feu dans la région d'Izioum (est de l'Ukraine) le 14 septembre 2022

© / afp.com/Juan BARRETO

Surtout, en brisant le tabou atomique, soixante-dix-sept ans après les bombardements d'Hiroshima et Nagasaki, Moscou se mettrait à dos tous les pays restés neutres depuis l'invasion de l'Ukraine, devenant un véritable paria. "Même les amis de la Russie auraient du mal à comprendre qu'une arme nucléaire puisse être utilisée dans ces circonstances, confirme Yohann Michel, chercheur à l'International Institute for Strategic Studies (IISS). Et en particulier la Chine et l'Inde, qui n'ont aucun intérêt à un tel bouleversement du système international." Or la Russie ne peut pas s'aliéner les deux géants asiatiques vers qui elle souhaite réorienter ses exportations d'hydrocarbures.

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Une frappe nucléaire sur l'Ukraine pourrait aussi fragiliser le chef du Kremlin politiquement. "De nombreuses personnes gravitant autour de Poutine remettraient sérieusement en question ses jugements, avance Daryl G. Kimball. Ce qui, in fine, pourrait accroître la probabilité d'un coup d'Etat." Pour l'instant, les Etats-Unis et l'Otan n'ont observé aucun mouvement dans ce domaine : les ogives nucléaires, entreposées dans des bunkers sécurisés, ne semblent pas avoir été chargées sur des missiles de moyenne portée pour en faire des armes tactiques prêtes à l'emploi.

Quelle doctrine nucléaire russe ?

Officiellement, la Russie n'a pas tiré un trait sur le respect de ses engagements nucléaires : le 1er août, Vladimir Poutine a affirmé qu'il "ne peut y avoir de vainqueur à une guerre nucléaire" et qu'elle "ne doit jamais être déclenchée". "La Russie continue d'appliquer le traité New Start [de réduction des armes stratégiques, NDLR] et essaie de reprendre les inspections conjointes arrêtées par l'épidémie de Covid-19", note Rose Gottemoeller, négociatrice de l'accord, côté américain.

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Les Russes n'auraient pas non plus revu leur doctrine en matière de déclenchement de l'arme atomique. "On ne constate pas un abaissement du seuil d'utilisation d'une frappe nucléaire dans les signaux stratégiques émis par Moscou, constate Benjamin Hautecouverture, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Les Russes prévoient une réponse nucléaire en cas de menace existentielle contre leur pays. Mais ils n'ont jamais affirmé qu'une attaque directe contre un territoire qu'ils considèrent comme russe, tel que les zones annexées, équivaut à une menace existentielle." Les bombardements menés par Kiev sur la Crimée, annexée en 2014, et en particulier la destruction d'une base aérienne, n'ont pas déclenché de représailles nucléaires. Tout cela est vrai... jusqu'à aujourd'hui.

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© / L'Express

"Qui sait ce qui peut se passer dans la tête du président russe ?, poursuit cet expert. On ignore par exemple s'il pourrait considérer un recul de ses troupes dans les régions annexées comme une atteinte aux intérêts vitaux de la Russie, ou s'il confond son intérêt personnel avec celui de l'Etat russe." Comme on ignore la marge de manoeuvre d'un président russe à la crédibilité entamée par sa déroute militaire, et dont l'option, jusqu'à présent, a toujours été la fuite en avant. Autant de questions qui peuvent nourrir la crainte d'une surenchère nucléaire.