Une nuit cauchemardesque pour la défense russe. Et peut-être un tournant dans la guerre. Les mauvaises nouvelles se sont enchaînées dans la nuit du 18 au 19 août pour l'état-major de Moscou : une série d'explosions sur son sol, dans la province de Belgorod, à moins de 50 kilomètres de la frontière ukrainienne ; des frappes sur la base aérienne de Belbek, en Crimée, près du siège de la flotte russe à Sébastopol ; d'autres au nord de la même province - annexée en 2014 par la Russie -, vers Mezhvodny.
Dans la foulée, "la panique a gagné les forces russes en Crimée, dont la défense antiaérienne s'est déclenchée au-dessus de la base navale de Sébastopol et autour du détroit de Kerch et de son précieux pont", raconte l'historien militaire Cédric Mas sur Twitter. L'ouvrage, qui raccorde la péninsule à la Russie continentale, est des plus stratégiques : y transitent les matériels et les équipements nécessaires aux forces russes.
Ces derniers jours, l'armée ukrainienne accentue la pression sur les bases arrière de Moscou. "Dans un premier temps, elles ont commencé par taper des dépôts d'obus, explique l'ancien colonel des troupes de marine Michel Goya. Car la force principale de l'armée russe est son artillerie, et le nerf de l'artillerie, ce sont les obus, il faut en amener des dizaines de milliers chaque jour au front, qui arrivent par la voie ferrée, sont livrés dans des dépôts puis emmenés au combat par des camions qui font des allers-retours."
L'objectif de Kiev ? Perturber au maximum ces ravitaillements et tarir les réserves de l'ennemi pour soutenir une contre-offensive au sud, dont les récentes frappes en Crimée et dans la région de Melitopol, sous occupation russe, sont peut-être annonciatrices. Les Ukrainiens veulent à tout prix éviter que la ligne de front ne se fige. L'enjeu est politique autant que militaire : pour stimuler le soutien des partenaires occidentaux, le président Volodymyr Zelensky a tout intérêt à montrer que ses forces continuent à réaliser des percées.
Les opérations de ciblage sur les bases arrière russes ont commencé au début de l'été. Entre la fin du mois de juin et la première semaine de juillet, une dizaine de dépôts d'obus a été visée. Une stratégie de "l'assault breaker", inspirée de celle de l'Otan dans les années 1970, décryptait à l'époque sur Twitter l'analyste Ulrich Bounat. Elle se déroule "en deux temps, écrit-il : résister à la première vague, et empêcher la deuxième d'arriver" grâce à des frappes ciblées empêchant les Russes d'amener leurs armes au front.
"Une guerre de corsaires"
Cette bataille arrière est rendue possible grâce aux livraisons occidentales de moyens d'artillerie performants. L'armée ukrainienne dispose ainsi de lance-roquettes multiples Himars, livrés par les Etats-Unis. "Vous tracez un cercle de 5 mètres de diamètre dans un rayon de 80 kilomètres : une roquette sur deux tombera dans ce cercle, c'est extraordinairement précis", ajoute Michel Goya. Plus puissant encore, le modèle M270, capable de tirer 12 missiles sol-sol en une minute, soit deux fois plus que le système Himars.
"Il y a deux types d'opération dans une guerre, poursuit le colonel à la retraite : la conquête, où l'on essaie de planter des drapeaux sur le terrain sur lequel on avance. Et les opérations de pression, où l'on multiplie les coups. Là, le but n'est pas de s'emparer du terrain mais de taper en espérant, à terme, un effet stratégique, un effondrement ou une capitulation. C'est ce qui s'est passé dans la bataille de l'île aux Serpents : les Ukrainiens ont harcelé toutes les positions russes sur l'île, ont mené des raids de drones, des frappes aériennes, puis des frappes, jusqu'au moment où les Russes ont craqué. C'est peut-être ce que Kiev espère dans la poche de Kherson."
Voilà le visage que prendra certainement la "contre-offensive" ukrainienne : pas de percée éclair, improbable vu l'usure les troupes et la diminution des ressources disponibles, mais à une série de frappes ciblées. "Les actions de second échelon tendent à devenir le combat principal, des deux côtés, russe et ukrainien", poursuit Michel Goya, pour qui le conflit entre dans une nouvelle phase : une "guerre de corsaires", selon une expression héritée de la guerre d'Indochine. Autrement dit : frapper l'ennemi de manière ponctuelle par des raids audacieux.
